Yves Oltramare est dans sa trentaine en 1956 quand il revient des Etats-Unis sur une offre de travail dans la banque Lombard Odier, à Genève. Le jour, il s’active à créer un service d’information et d’analyse financière qui n’existe pas encore sur la place genevoise. La nuit, il se pose des questions, toutes sortes de questions sur le sens de la vie et de son rôle, à lui, dans un monde qui ne lui refuse rien. Il lit Teilhard de Chardin, Ignace de Loyola, la Bible autant que les ouvrages politiques éclairant le devenir de l’homme et des sociétés.

Le hasard, sous la forme d’un inhabituel client, l’entraîne dans un séminaire catholique à Lausanne. Il y demande des renseignements sur les Exercices spirituels de saint Ignace, qui l’intriguent. Et de fil en aiguille, voilà l’analyste financier, bientôt associé de Lombard Odier, protestant, fils de pasteur, père heureux de trois enfants, engagé dans les Exercices, à Marseille, auprès d’un père jésuite occupé la journée au secours d’un quartier déshérité de la ville. Pendant dix jours (au lieu de trente normalement), il parcourt les «temps» des Exercices: «revoir son chemin de vie, descendre dans les profondeurs de son être pour découvrir sa véritable vocation puis se préparer au retour dans la vie active». Il prend acte de son «péché», au sens d’Ignace de Loyola: vivre dans le «non-être», c’est-à-dire dans le manquement à l’amour spirituel. Il s’applique alors à «pardonner», ce qui signifie se réconcilier avec lui-même, «une véritable guérison psychique». «Cela revient à cesser de se nombriliser pour s’ouvrir au monde. Inutile de dire que c’est une démarche de toute une vie, jamais totalement accomplie.»

94 ans et joyeux

Yves Oltramare a aujourd’hui 94 ans. Il est joyeux. Il est optimiste, par nature peut-être et surtout parce que son travail sur lui l’éloigne de la confusion angoissée du monde. Le récit qu’il fait de son parcours dans le livre publié ce printemps, Tu seras rencontreur d’Homme (Labor et Fides), révèle une spiritualité latente, réprimée par la force de l’expérience américaine, qui revient spontanément comme les herbes sauvages sur l’asphalte des villes. On connaissait des banquiers protestants et sages dans leur métier, des banquiers généreux, des banquiers engagés dans les meilleures causes, mais on n’en connaissait pas qui aient fait de leur existence le sujet d’un questionnement métaphysique et spirituel aussi poussé qu’Yves Oltramare. C’est d’ailleurs ce qui a frappé Franklin Servan-Schreiber, le fils de David avec lequel l’auteur entretenait une amitié, quand il a enregistré des entretiens avec lui: «Au début de nos conversations, j’avais supposé que c’était les aspects de réussite professionnelle, matérielle et mondaine de mon parcours qui intéressaient Franklin, dit Oltramare. J’ai rapidement compris que sa curiosité résidait, en vérité, dans la résolution de l’énigme de leur coexistence avec mes aspirations religieuses et spirituelles.» Coexistence pacifique à en croire le propos de ce livre. Oltramare détruit les deux clichés selon lesquels un banquier ne saurait chercher Dieu et un chercheur de Dieu ne saurait s’occuper d’argent.

Dieu et l’argent

Mais les clichés tombés, comment cela se passe-t-il, en vrai, entre le banquier et l’explorateur de Dieu? «J’ai eu de la peine à intégrer l’argent comme élément d’éclosion de ma vie intérieure», admet-il. A quoi il ajoute cependant: «Je me demande quelle aurait été ma démarche spirituelle si je n’avais pas été confronté à cette réalité qu’est la richesse dont l’odyssée remonte à la nuit des temps et s’inscrit, avec toutes ses ambiguïtés, au cœur de chaque être humain.»

Pour que la question se prolonge et se partage à la satisfaction de sa partie croyante, la partie banquière d’Yves Oltramare finance une chaire d’histoire des religions à l’Institut de hautes études internationales et du développement. On y étudie ce que la terre entière produit d’explications au mystère de la création. On cherche l’Esprit dans les pratiques sociales. Car il y a toujours un dieu quelque part, mais où?


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