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Z comme Zatopek

Jean Echenoz a consacré un bref roman, déjà vu comme un classique, au coureur tchèque. A lire avant de courir un marathon ou, ce week-end, les 20 km de Lausanne

Il y a dix-huit mois, je vous expliquais comment les écrits de Murakami, et a fortiori son euphorisant Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, m’avaient aidé à boucler les derniers kilomètres du marathon de Lucerne. Car lorsqu’on court longtemps, il faut occuper son cerveau, tout faire pour lui permettre d’oublier les petites douleurs qui surgissent inévitablement pour vous rappeler que non, vous n’êtes pas Steve Austin, cet homme qui valait trois milliards.

La chronique de 2017: Lire Murakami et courir

Dimanche dernier, c’est un autre auteur qui m’a accompagné dans le dernier quart des 42,195 kilomètres que j’ai parcourus à Zurich. Suivant les conseils d’un estimé collègue lui aussi marathonien émérite, j’ai lu Courir, bref et fulgurant roman que Jean Echenoz a consacré à Emil Zatopek, légende de l’athlétisme qui, dans les années 1950, détiendra le record du monde des 5000 et 10 000 mètres, tout en bouclant son meilleur marathon en 2 heures et 23 minutes. Tandis qu’une cheville légèrement foulée au 10e kilomètre me mettait le moral en berne, j’ai pensé au Tchèque, à la manière dont Echenoz en fait un véritable combattant, un jeune homme guère intéressé par le sport mais qui deviendra un champion malgré un style peu orthodoxe – «il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre», image joliment le Goncourt 1999.

Geste politique

En même temps qu’il enchaînait les victoires, Zatopek grimpait dans la hiérarchie militaire. Mais alors qu’il passait de fierté nationale à figure internationale, le gouvernement communiste lui interdisait de prendre part, par peur de le voir considérer le Rideau de fer comme une haie à franchir, à des compétitions organisées en dehors du bloc de l’Est. Echenoz m’a ainsi amené à envisager la course à pied comme un geste politique, une métaphore de la liberté. Il suffit de repenser à ces femmes qui, dès la fin des années 1960, se sont glissées dans les pelotons masculins qui leur étaient interdits pour se dire que oui, le running peut être un acte subversif.

Sur l’adaptation scénique de «Courir»: Thierry Romanens, la vie à fond

Courir est un roman formidable. Quelle joie de le voir se faufiler dans la liste des 50 meilleurs titres de la littérature francophone contemporaine qu’a établie Le Temps. Un classement plein de promesses, de livres aimés qu’on est heureux de voir célébrés, mais surtout de livres à lire enfin – j’ai décidé de commencer par Le Blé en herbe, de Colette. Dans ses Mémoires fraîchement parues, le journaliste Jean-Pierre Richardot écrit ceci: «Sans elle, la littérature, il n’y a pas de mémoire, pas de culture, pas de beau, pas de cerveau.» J’ajouterai que sans elle, je ne me serais pas rendu compte que courir un marathon est une expérience aussi philosophique que sportive.


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