Revue de presse

Zelensky, le président ukrainien, est arrivé, non sans se presser

L’ex-«clown» n’a pas mâché ses mots lors de son investiture ce lundi, contre les élites actuellement au pouvoir à Kiev qu’il a virées sur-le-champ. Il veut réformer le pays de fond en comble. Mais il lui faudra une majorité pour passer de la fiction à la réalité

Il fallait des mots forts? Il en a eu, Volodymyr Zelensky, 41 ans, nouveau président ukrainien intronisé hier lors d’une cérémonie mémorable au parlement de Kiev, où il s’est rendu seul, à pied. Comme un conseiller fédéral l’aurait fait en Suisse, mais en prenant une liberté de plus: celle de «checker» les fans en transe qui se trouvaient sur son parcours. Ensuite, il a commencé à parler: «Nous avons donc choisi le chemin de l’Europe, mais l’Europe n’est pas quelque part, l’Europe est dans nos têtes. Et quand l’Europe sera dans nos têtes, alors, l’Europe sera en Ukraine. Et c’est notre rêve commun. Mais nous avons aussi une douleur commune»:

Chacun de nous est mort dans le Donbass


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Et plus tard, il a martelé: «Notre prochain défi est de récupérer les territoires perdus. Honnêtement, il me semble que ce n’est pas tout à fait correct, car il est impossible de récupérer ce qui nous appartient déjà. Et la Crimée et le Donbass sont notre terre. […] Je ne voudrais pas que mes portraits soient accrochés dans vos bureaux, car le président n’est pas une icône, pas un portrait. Accrochez des photos de vos enfants et regardez-les avant chaque décision. Je dissous la Verkhovna Rada [le parlement, dont le site internet en anglais est d’ailleurs muet depuis un mois].»

Le législateur brandit déjà la Constitution pour l’empêcher de frapper plus haut. Contre le procureur général, par exemple. Il passera outre, ou non. Et encore? Il aurait pu en dire bien davantage, celui qui a joué des mois durant le président à la télévision. «Mais les Ukrainiens veulent de l’action, pas des paroles», selon lui, eux qui se sont passionnés pour ce ton issu de la sitcom Serviteur du peuple dont il use encore aujourd’hui, mais «pour de vrai»: «Chers députés, vous avez prévu mon investiture pour lundi, un jour ouvrable [il la voulait un dimanche, pour «éviter les embouteillages»]. Je le vois comme un plus. Cela signifie que nous n’aurons pas à faire la fête ce soir, nous devons travailler.»

Et il y en a, du travail, car «une large partie du succès» de cet outsider très combatif sorti de nulle part, dit Libération, «humoriste à l’ascension poli­tique fulgurante, a reposé sur l’exigence d’un renouvellement radical de la classe dirigeante, taxée d’incompétence et de corruption depuis l’indépendance de l’Ukraine, en 1991». D’un claquement de doigts, il les a balayés, ces politiciens, pour restaurer l’honneur et l’honnêteté dans son pays.

A peine investi, comme l’écrit Courrier international, il sonne donc l’heure de la révolution. C’est du moins ce que le Kyiv Post raconte à propos de cet «homme de spectacle et nouveau venu» qui, «brandissant la boulava, la masse d’armes qui symbolise le pouvoir en Ukraine en référence à l’époque des Cosaques zaporogues (XVe-XVIIIe siècles), a prêté serment devant les députés et s’est lancé dans un discours aussi rassembleur qu’atypique», écrit l’Oukraïnska Pravda. Qui, soit dit en passant, le même jour, se réjouit de la position renforcée, selon elle, du chancelier autrichien, après que «le FPÖ a fourni la preuve définitive de son incapacité à diriger un Etat».

Moscou sur ses gardes

Après cette baffe indirecte à Porochenko, pour l’heure, il s’agit de faire face. Faire face à Moscou, surtout. Qui n’a pas attendu l’investiture «pour avancer de nouveaux pions»: «Le Kremlin n’a pas de temps à perdre, estimait il y a deux semaines un éditorial de Gazeta.ru, qui a signé un décret simplifiant l’octroi de la nationalité russe aux habitants des républiques ukrainiennes séparatistes de Donetsk et Lougansk.» Poutine «a ensuite laissé entendre que tous les Ukrainiens pourraient à terme bénéficier de cette mesure».

Puis Zelensky a expliqué que «les autorités russes ne parviendraient pas à amadouer autant d’Ukrainiens avec le passeport russe, à l’exception peut-être de ceux qui préfèrent gagner de l’argent en Russie et de ceux qui voudraient échapper à la justice ukrainienne. Il a annoncé en revanche que l’Ukraine, elle, pourrait offrir la nationalité aux ressortissants de toutes les nations où sévissent des régimes autoritaires et corrompus.» Si la riposte du «Cosaque» est claire, il n’est pas sûr qu’elle aide à résoudre le contentieux russo-ukrainien.

Il est cependant «sincère dans sa volonté de faire bouger les choses», aux yeux de l’expert en politique ukrainien Vadim Omeltchenko, président de l’Institut Gorchenine, qui analyse pour Le Monde les raisons du succès du nouveau président et les défis qu’il devra relever. De facto, il assume «son personnage de fiction, celui d’un populiste de haut vol»: «Venu du peuple, le héros du feuilleton s’oppose aux élites, se sentant investi de la mission de vraiment changer les choses. Il parle vrai. Il dénonce les choses du quotidien, les bus pourris qui tombent en panne, les routes défoncées, la petite corruption de tous les jours et celle de tout un système.»

Ce canevas, avec son «dégagisme anti-élites, n’est pas propre à l’Ukraine». Mais le plus intéressant est que les russophones de l’Est «sur lesquels comptait l’opposition pro-russe ont massivement voté Zelensky. Il est issu de cette région, il est russophone comme eux et il parle encore assez mal l’ukrainien.» Ces gens avaient «peur de Porochenko et de ses discours très nationalistes», explique Omeltchenko. Mais il y a un autre groupe qui a massivement voté pour lui, les jeunes, quelque 42% de ses voix. «Cela a été comme une flashmob par le biais des réseaux sociaux», notamment Instagram. «Zelensky disait simplement»:

On va se marrer, venez voter et on va les chasser…

Du coup, la BBC prétend que cet enfant dans les bras de sa mère est devenu «The man of the hour». Et Le Figaro qu’«il affronte une tâche titanesque, avec un conflit avec des séparatistes pro-russes qui a fait 13 000 morts en cinq ans sans qu’une solution politique se dessine, mais des capacités à agir très limitées sans troupes politiques». Cependant, «le temps des sketchs à la télévision est révolu, pour Paris Match, il multiplie les vidéos courtes, sait capter les tendances. Pas de tracts, pas de militants, la politique à l’ancienne, c’était hier.» Ce pourquoi beaucoup d’observateurs doutent de ses réelles compétences: «C’est l’Orient Express d’Agatha Christie sans conducteur», titre Libé.

Le correspondant à Kiev du quotidien français indique pour sa part que «malgré une victoire avec 73% des suffrages, le comédien ne s’est livré à aucun bain de foule ou ­événement public le soir du second tour. […] Pour ses détracteurs, Volo­dymyr Zelensky symbolise ainsi un «président ­virtuel», derrière lequel se tiendraient des forces obscures.» On n’est pas loin de Game of Thrones… C’est donc «à partir de son investiture, lundi, que les Ukrainiens devraient ­apprendre à connaître en chair et en os leur nouveau président». «En tout cas, on s’est bien amusés», a conclu dans un éclat de rire le président de la Rada, Andriy Paroubiy, en mettant fin à la cérémonie. De là, le «serviteur du peuple» passe de l’écran à la réalité.


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