Du bout du lac

Le zéro qui change tout

OPINION. Grâce à l’hypertrophie de la BNS, notre réalité politique dispose à présent d’une ambassade au pays des zéros par wagons de 13, a compté notre chroniqueur

Il fallait bien que ça arrive. On ne pouvait pas laisser la finance déverser depuis dix ans des centaines de milliers de milliards de dollars sur nos représentations mentales du monde sans s’attendre à ce que quelque chose finisse par disjoncter. Qui pensait sérieusement que nos petits cerveaux politiques seraient capables de jongler aussi facilement, et presque d’un jour à l’autre, avec treize ou quatorze zéros qu’avec neuf ou dix?

Jusqu’ici, l’univers des zéros par wagon de treize (ou quatorze, donc, pour qui voudrait encore s’amuser à compter la somme des actifs financiers mondiaux) et celui de nos susnommés petits cerveaux ne faisaient que se toiser, dans une ignorance mutuelle, teintée de dégoût dans un sens et de mépris dans l’autre.

Billions, trillions…

Il y avait d’un côté les milliers de milliards, croissant et multipliant sur les marchés financiers, quelque part, là-haut, en anglais ou en chinois; et de l’autre les affaires courantes, les gens normaux, le réel, la politique et ses budgets, déclinés jusqu’à la puissance dix, au maximum, dans les grandes années. Passé les dizaines de milliards, terra incognita cognitive, Anglo-Saxons et francophones n’arrivant même plus à s’entendre sur l’appellation du millier de milliards: billion pour nous, trillion pour eux…

Entre ces deux univers de plus en plus éloignés, mesurés sur des échelles de plus en plus irréconciliables, peu de porosité, pour le dire poliment. A l’exception de la prévoyance et de ses fonds de pension, rarissimes étaient les acteurs du monde réel, fussent-ils institutionnels, à s’aventurer au-delà du dixième zéro. Jusqu’à ce que les banques centrales décident de changer de camp. A commencer par la nôtre, la Banque nationale suisse.

Dans un autre monde

Avec un bilan qui frise la puissance douze et des bénéfices qui chatouillent la onzième, la vénérable Bundesbank évolue désormais dans l’autre monde. A l’abri de quelques vieilles valeurs qui rassurent, indépendance et stabilité, elle s’y trouve même comme un poisson dans l’eau. La banque nationale est une sorte de poisson-pilote, le nôtre, en immersion dans l’infiniment grand.

Nous voilà donc, au moment de décider comment ventiler ses profits d’un nouveau calibre, à la fois autorisés et contraints d’apprendre à compter au-delà de nos habitudes. C’est nouveau et ça bouscule. Mais c’est une double bonne nouvelle. La première est de nature à rasséréner les plus inquiets: la Suisse dispose d’un trésor de guerre bientôt deux fois supérieur à son budget annuel. A minima, il y a de quoi voir venir.

La seconde est d’ordre systémique: grâce à l’hypertrophie de la BNS, notre réalité politique dispose à présent d’une ambassade au pays des zéros par wagons de treize. Profitons-en pour apprendre la langue.


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