Notre chroniqueur fouille les circonvolutions du Net politique et des politiques sur le Net

Ce matin, Evelyne a pris sa plume pour m’écrire. Bien que cette infirmière frontalière se soit fendue d’un courriel à toutes les rédactions genevoises, je l’ai reçu comme une missive personnelle. Allez savoir pourquoi. Peut-être mon patronyme, qui demeure toujours sujet de moquerie lorsque le député au Grand Conseil, président d’honneur du MCG, conseiller administratif d’Onex, membre du conseil d’administration de l’Aéroport et vendeur de cigarettes électroniques Eric Stauffer décroche son téléphone. Le comique de répétition, c’est son truc. Son obsession.

Evelyne y raconte comment on est venu la chercher il y a plus de trente ans – la petite étudiante lyonnaise – pour venir travailler à Genève dans ce vaste hôpital cantonal et son carnotzet pour parties fines. Pardon. Pour abriter d’importantes réunions de pontes de la chirurgie. A défaut de la salle secrète, Evelyne y a découvert l’amour. Un Suisse de «souche», écrit-elle (avec guillemets) «qui rêvait d’espace et de devenir propriétaire». «Je suis devenue suisse, il est devenu français, nous sommes devenus frontaliers.» Evelyne a le sens de la formule qui claque.

Pourtant, la gifle, elle l’a reçue lorsqu’elle a pris connaissance des nouvelles idées du MCG. Celles d’une campagne d’affichage limpide («Onex, ville de progrès. Zéro frontalier») et d’un autocollant destiné aux bons commerçants de sa commune. Entendez par là ceux qui n’emploient que des résidents genevois.

Evelyne s’en indigne, fustige «les forces brunes et nauséabondes qui envahissent et tachent notre territoire» tout en rappelant que ses patients, elle les «aime, quels que soient leurs origines et leur lieu de vie».

Je ne sais guère pourquoi, mais cette femme m’a fait penser à une autre, celle rencontrée cet été sur une terrasse carougeoise. Je m’en rappelle, elle s’appelait Antonella. Approchant la soixantaine, les traits tirés mais un vernis parfaitement posé (pour rappeler que la précarité n’autorisait pas les fautes de goût), cette fille d’immigrés italiens venait de perdre son emploi. Une catastrophe pour celle qui n’avait ni diplôme ni espoir de retrouver un travail dans sa branche.

Au «zéro frontalier onésien», faisait écho le «zéro horizon carougeois». «Les Français coûtent moins cher et n’élèvent jamais la voix pour se plaindre», disait-elle pour justifier son licenciement. Mais surtout pour bétonner sa haine.

Elle a quitté la table en sifflotant «perché ti amo». J’ai d’abord souri. Puis me suis dit que les douleurs n’avaient pas à être mises en compétition.

 

 

 

 

 

 

 

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