«Gagnons encore deux matches et tout sera parfait», a-t-il susurré d'une voix inaudible à force d'être douce, avant de s'éclipser aux vestiaires. L'accent marseillais colle à la glotte de l'enfant de la Castellane, mais il n'aura jamais la gouaille fleurie des personnages de Pagnol. Comme les sages, Zinédine Zidane parle peu, du moins en public. C'est sans doute la meilleure façon d'alimenter sa légende. La meute des journalistes, encore ébahie par le récital du numéro 10 français face au Brésil, reste sur sa faim en ce samedi soir. Elle devra trouver elle-même les mots afin de narrer l'indicible, tirer sur toutes les ficelles du métier pour tresser la plus belle des couronnes au divin du cuir. Miel à la louche, confiture à la truelle. C'est fait. La tartine dégouline, mais elle est méritée. «Zizou», ailleurs depuis longtemps, s'en fout pas mal. «Il a une demi-finale de Coupe du monde à préparer», s'excuse l'attaché de presse de la FIFA.

C'est pour ce soir à Munich, face au Portugal. Pénultième marche sur le chemin d'une possible apothéose, huit ans après un premier titre planétaire mitonné à la sauce black-blanc-beur.

Zineédine Zidane, immense footballeur, charmant garçon et compétiteur enragé, ne pense qu'à ça depuis le 25 avril, jour où il annonça à Madrid sa retraite pour la fin du Mondial. «Ces derniers matches, je veux les bouffer. Je me connais, je me prépare en conséquence», avait-il déclaré dans les colonnes de L'Equipe. Sans trop convaincre.

L'homme, magicien poussif lors de la tournée de printemps du grand cirque de Madrid - le Real est à la capitale espagnole ce que la famille Knie est à Rapperswil -, paraissait usé. Complètement cuit, bon pour la casse, prêt à rejoindre le cimetière des étoiles.

Comme dans un album de Lucky Luke avant la grande pétarade, le croque-mort s'affairait à concocter un cercueil aux bonnes dimensions - 1,87 m pour 81 kilos. En pleine détresse, miné par l'angoisse de ne plus jamais retrouver cette équipe qu'il a tant aimée, l'Hexagone s'interrogeait de la plus moribonde des façons. Zidane peut-il encore? Faut-il seulement le faire jouer?

La dernière fois que le stratège des Bleus s'est exprimé face à la presse, le 12 juin à Stuttgart à la veille du France-Suisse inaugural, ça sentait carrément le sapin. «Zizou» arrive sur la pointe des pieds, comme gêné. Sa moue indique qu'il rêve d'être ailleurs, il toise l'assistance, puis baisse les yeux pour bafouiller son couplet. «On arrive à la fin. Chaque fois que j'entrerai sur le terrain, je me dirai que ces moments seront de plus en plus rares.» Le micro en succombe, couinant son dernier larsen. Un ange a envie de passer, mais il se fait descendre en plein envol. Vingt-deux minutes avec Zidane, c'est trop court pour perdre son temps avec des émotions. On invite le messie essoufflé à s'exprimer sur les critiques qui s'abattent alors sur l'équipe et lui-même. «Je les trouve injustes. Vous manquez d'objectivité», murmure-t-il en relevant son regard gris vert. Aucune animosité, pas l'ombre d'un défi.

Yazid - son deuxième prénom, celui qu'utilisent toujours son père et les potes de la cité - n'est pas un homme de conflit. Il s'explique gentiment: «On n'est pas d'accord mais c'est comme ça. Vous faites votre métier. C'était encore pire en 1998 et j'espère que nous connaîtrons le même sort à l'arrivée.»

Dans l'assistance, personne n'y croit. Profond, le désamour se creuse encore suite au match face à la Suisse. «Zizou», qui contribue ni plus ni moins qu'un autre au 0-0 insipide, rallie le commun des footeux en tirant la langue. La véloce Corée se profile, l'inquiétude croît. A juste titre: 1-1 et deuxième carton jaune en autant de sorties pour un maestro transparent. Comme on punirait un mauvais élève, le sélectionneur Raymond Domenech sort le fantôme à deux minutes de la fin. Le regard que les deux hommes n'échangent pas est terrible.

Suspendu pour la rencontre couperet du 23 juin contre le Togo, le jour de son 34e anniversaire, celui qui a supplanté l'abbé Pierre dans le cœur des Français depuis 1999 ne réapparaîtra peut-être plus jamais sur un terrain de football en compétition officielle.

Le spectre de la sortie minable vient hanter les esprits. Tout aurait pu si mal se terminer. Comme en 1998 d'ailleurs lorsque Zinédine Zidane, expulsé pour avoir essuyé ses crampons sur un Saoudien, manque un huitième de finale au couteau devant le Paraguay. Si l'ami Laurent Blanc n'avait pas claqué son but en or, le héros n'aurait pas pu terrasser le Brésil de deux coups de boule en finale. Si les Bleus ne s'étaient pas réveillés à temps contre le Togo, le peuple gloserait sur l'année de trop du «Zizou». Frisson rétrospectif. On imagine l'ignoble lézarde au cœur du monument historique qui, un soir de liesse, clignota en président de la République sur l'Arc de Triomphe - il fallait le faire...

Mais à l'image des plus grands champions, certains destins ont la tête dure. Tout s'est donc bien passé. Ce n'est tout de même pas pour rien si Zinédine Zidane l'introverti s'était fait violence, en août 2005, pour organiser un putsch et retrouver l'équipe de France avec ses «vieux» compères Claude Makelele et Lilian Thuram. Contre la volonté de Raymond Domenech. A son entrée en fonction un an plus tôt, ce dernier avait évincé de la galaxie bleue le kiné personnel de la star déchue, ainsi qu'Emile Perrin, l'intendant confident d'une génération repue depuis le titre de champion d'Europe 2000. C'était le coup de balai du coach, appuyé par l'attitude de Thierry Henry, porte-parole de la nouvelle vague qui ne s'était pas gêné pour reprocher à «Zizou» de ne pas assumer son statut de leader charismatique après le fiasco de l'Euro 2004.

Blessé, le roi du ballon avait tiré sa révérence, sans piper méchante parole. Après tout, quand on joue au Real Madrid, qu'on est amoureux de Véronique et qu'on a trois fils - quatre aujourd'hui -, il y a de quoi s'occuper. C'était compter sans cette petite voix qui, une belle nuit étoilée, est venue expliquer au préretraité qu'il avait encore de grandes choses à accomplir avec un coq sur la poitrine. Une anecdote qui confère un caractère mystique au génie en short. L'élu assume. «Ce maillot bleu a fait la joie de ma carrière. C'est ce qui m'a fait, tout simplement», lance-t-il avant de rempiler.

Objectif ultime: ne pas rater ce tournant où tout le monde l'attend. Le démarrage est chaotique, l'équipe de France ne constitue plus une famille, notion essentielle pour l'être humain Zinédine Zidane. Après la victoire salvatrice face au Togo, la question qui tue est lancée: les Bleus feraient-ils mieux de se passer de lui? Raymond Domenech, qui a toujours présenté son capitaine comme «l'un des vingt-trois joueurs du groupe», répond par la négative. Ce sera vivre ou mourir, mais pas sans «Zizou».

A l'aube d'un huitième de finale où il n'y a plus à tortiller face à une Espagne largement favorite, les paroles du gagneur reviennent à la surface, comme un écho à la volonté dernière d'un athlète d'exception: «Ces derniers matches, je veux les bouffer. Je me connais, je me prépare en conséquence.»

Les Ibères sont renvoyés à leurs études et le numéro 10 français, excellent, inscrit le troisième but sur un solo éblouissant à la 92e minute. Le travail effectué sous la houlette de Robert Duverne, préparateur physique de son état, porte ses fruits. Le talent est à nouveau porté par des jambes dignes de ce nom.

Quatre jours plus tard, elles martyriseront des Brésiliens verts de jalousie, pantois d'admiration. Roulettes maison, coup du sombrero sur Ronaldinho en personne, ouvertures millimétrées et coup franc décisif en direction de... Thierry Henry, l'ancien contestataire. Lorsque «Zizou» tournicote pour laisser trois Auriverde sur le tapis, ce n'est pas pour amuser la galerie. Il use d'une magie utile pour permettre à Patrick Vieira de filer vers le but. En l'espace d'une rencontre, sans doute la plus aboutie qu'il ait jamais disputée en Coupe du monde à ce jour, voilà Zinédine Zidane revenu au sommet.

C'est là qu'il s'arrêtera, malgré les supplications. Eric Abidal, jeune coéquipier chez les Bleus: «Son match a été fantastique. Moi, je lui prends la tête pour qu'il signe une année à Lyon.» Fabien Barthez, vieux complice: «Quand je vois ce qu'il fait, je me dis que c'est un sacré gâchis qu'il s'arrête.» Faux. C'est le choix d'un superbe footballeur doublé d'un homme intelligent qui sait exactement ce qu'il peut encore donner.

S'il ne s'est pas trompé dans ses calculs, il lui reste deux matches de gala au compteur. Et s'il soulève la Coupe du monde pour la deuxième fois de sa carrière le 9 juillet à Berlin, comme il le dit lui-même, «tout sera parfait».

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