Affaires intérieures

Zigzag à l’OMC

Le jardin classique que la Chine vient de construire le long de l’ancien bâtiment de l’OMC brise la ligne droite classique qui dominait jusque-là

Le bâtiment qui abrite aujourd’hui l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Genève avait été conçu, en 1926, pour accueillir le Bureau international du travail, la première des institutions de la Société des Nations à entrer dans ses propres locaux. L’architecte vaudois Georges Epitaux avait eu à obéir à des mots d’ordre précis, insérés dans son cahier des charges: efficacité et sobriété. Il avait donc aligné des cellules de bureau au garde-à-vous dans des couloirs longs comme des journées de huit heures. La touche florentine ajoutée comme par nostalgie ne déviait pas l’édifice de son absolue rectitude. «Si la loi du standard doit régénérer le travail, n’est-ce pas au Bureau d’en donner l’exemple?» avait clamé le poète Paul Budry, lors de l’inauguration. Selon lui, l’égalité politique des personnes était inscrite dans la structure même de la construction, «car les pierres ont leur politique».

La politique de la ligne droite se détend quelque peu dans l’annexe de verre que l’OMC est en train d’achever pour s’agrandir. Elle se brise complètement dans le jardin classique que la Chine vient de construire le long de l’ancien bâtiment pour marquer le dixième anniversaire de son adhésion.

Au palais de l’unification du monde par les normes, qui est rectangulaire, la Chine adjoint l’insolente poésie d’un cheminement en zigzag le long d’allées qui n’imposent pas leur but. Aux codes du commerce, hostiles à l’imprécision, elle propose les codes de la rêverie et du désengagement. Rien n’est droit dans le jardin chinois. L’entrée, ronde comme une lune, encadre le paysage intérieur à la façon d’un tableau. Dedans est un autre monde. Ici un bambou. Là un prunier. Des monolithes sculptés par l’érosion, tirés du lac Tai dans le delta du Yangzi Jiang, balisent la promenade avec leurs yeux de dragon dans la masse monumentale et incertaine du calcaire millénaire. Les pierres habitent le jardin comme des personnages naturels familiers, en équilibre précaire sur leur pied, dangereux peut-être. Les jardiniers, en Chine, sont dits «dresseurs de pierres». Ouvertures et recoins produisent des sensations visuelles. Là, un vase est découpé dans un faux mur: il faut passer par le goulot, en se faisant tout petit symboliquement, afin d’apercevoir le paradis à l’intérieur. Le paradis qu’on veut. Celui du jardin lui-même. Ou, pour les nombreux Chinois qui viennent se faire photographier devant l’OMC, celui du commerce qui les a enrichis.

L’Eden chinois est un concept portable, flexible et généreux. Il est compatible avec la rue de Lausanne, à grande circulation. Il a exercé son charme sur le service des constructions de l’Etat de Genève qui a donné son autorisation en moins de trois mois. Il a retenu les pays membres de l’OMC d’exprimer la moindre objection à son emplacement privilégié, à l’entrée sur le Centre Rappard, où des pays rivaux auraient peut-être préféré un parking à vélos. Ouvert depuis quelques jours, il offre ses espaces courbes à la flânerie de quiconque veut bien croire qu’entre deux lunes, le long d’un chemin bordé de pierres tourmentées plus anciennes que la vie sur terre, quelque chose comme la légèreté d’être a une minuscule chance d’être vécue.

Les lignes droites du bâtiment de l’OMC se brisent dans le jardin classique construit par la Chine

Publicité