Des concerts de klaxons et des hurlements. La capitale du Zimbabwe a célébré, ce mardi puis une bonne partie de la nuit, la chute tant attendue du président Robert Mugabe, laissant éclater sa joie et criant ses espoirs de vie meilleure en ce nouveau «jour d’indépendance». «Et le verbe, et la joie, pour la première fois, l’emportèrent sur le canon du fusil au Zimbabwe», se réjouit Le MondeLe pays «s’abandonne à un moment de bonheur fulgurant, en attendant la suite. L’onde de choc a gagné tout le pays. Partout, des gens sautent en l’air, postillonnent et égosillent leur joie […]. Ils hurlent «freeeeeeedoooooom». Liberté.»

«A l’aube d’une nouvelle ère», titre le journal de Harare The Herald,désormais libéré de son inféodation au pouvoir et dont les internautes, dans leurs commentaires, ont immédiatement remarqué le virage à 180 degrés: «Les erreurs du passé, surtout celles de ces dernières années, ont été balayées par une fête incroyable, une célébration exceptionnellement bon enfant. Le Zimbabwe s’est une fois de plus révélé être une nation extrêmement unie et dotée d’un moral exceptionnellement élevé.»

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Le pays entame en effet un nouveau chapitre de son histoire au lendemain de la démission de son despote, qui régnait d’une main de fer sur ce pays d’Afrique australe depuis l’indépendance en 1987, mais qui a été lâché par son armée et son parti après que le dirigeant eut tenté de placer son épouse, Grace Mugabe, en première ligne de sa succession. Ce qui a précipité la capitulation du satrape. Ce dernier «s’est tellement accroché au pouvoir qu’il a ruiné l’économie du pays», indique le Diário de notícias portugais. Il n’avait donc «plus le choix», il était «trop isolé», explique une analyse du Zimbabwean.

Sa femme était la véritable cible des putschistes, assure le quotidien finlandais Helsingin Sanomat, qu’a lu et traduit le site Eurotopics. «Depuis que l’armée a entamé son coup d’Etat singulier et graduel aux premières heures de mercredi dernier», l’attention s’était focalisée sur la mauvaise personne. «Le problème n’était donc pas tant la question de sa destitution, mais plutôt celle de sa succession.» Le putsch a évincé celle qui avait fini «par s’aliéner toutes les factions du pays».

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Mais tout de même! Arrivé au pouvoir en 1980, le «combattant pour la liberté» Robert Mugabe avait aussi «fini par plonger son pays dans la misère». Le Guardian brosse le portrait de cet «homme aux nombreux visages: marxiste-léniniste idéaliste dans sa jeunesse, prisonnier politique, combattant pour la liberté, figure encensée du nationalisme panafricain et impitoyable dictateur vieillissant aux ambitions réformistes, enraciné dans la corruption et la vulgarité», tel que le présente aussi Courrier international.

En Suède, l’Upsala Nya Tidning se demande ce qu’il va désormais advenir du dictateur déchu: vengeance «de la part des proches de ceux que son régime a brutalisés, emprisonnés ou tués pendant près de quarante ans»? Ceux-ci «ne veulent pas qu’il coule des jours heureux à l’étranger, comme tant d’autres dictateurs africains. Mais le leader d’opposition, Tendai Biti, n’est pas favorable à la vindicte et envisage Singapour […] comme lieu d’exil potentiel.»

Mais à Harare, «d’une pichenette, les nouveaux maîtres peuvent cesser de contenir les foules dans la rue – elles ne demandent pas mieux – et leur ouvrir la route vers sa demeure où tout pourrait se terminer de manière horrible», craint le correspondant du Monde. Car «les dirigeants qui ont cru lire dans Machiavel l’imbécile affirmation selon laquelle il importe de se faire craindre réalisent trop tard qu’il aurait été plus sage de se faire un peu aimer».

Et maintenant? Au Portugal, le quotidien Público n’est pas très optimiste et parle de «tragicomédie». Il prévient d’emblée: «Aucun changement majeur n’est malheureusement en vue au Zimbabwe: les richesses du pays resteront sous le contrôle de l’élite du pays, qui ne cédera pour rien au monde son pouvoir. […] La démocratie n’est pas près d’arriver à Harare.»

Même opinion aux Pays-Bas, dans le NRC Handelsblad, pour lequel «les putschistes sont plus ou moins les mêmes militaires communistes, partisans de la ligne dure, responsables depuis 1980 des violations des droits de l’homme et d’une corruption sans limites. […] Pour l’opposition, cette prise de pouvoir ne constitue pas une amélioration. Elle est par ailleurs affaiblie par des problèmes internes. Sur le long terme, le seul espoir des citoyens du Zimbabwe, c’est de voir la pression internationale s’accroître sur Harare. […] Or cette pression doit surtout venir des autres Etats africains – en premier lieu de l’Afrique du Sud voisine.» L’armée ne peut y rester au pouvoir: «Le Zimbabwe a besoin d’élections, et ce le plus rapidement possible», espère la Frankfurter Rundschau.

Ensuite, le pays sera certes «dirigé par quelqu’un d’autre – peut-être quelqu’un d’antidémocratique et autoritaire, mais qui ne serait au moins pas aussi fou, prédateur et assoiffé de sang. Par exemple quelqu’un comme Paul Kagamé, le président du Rwanda. Bien que celui-ci ne tolère ni liberté de la presse ni opposition, le calme et – par rapport au reste de l’Afrique – un certain progrès règnent dans le pays», analyse en République tchèque le quotidien économique Hospodářské noviny.

L’enjeu économique

Mais un autre enjeu majeur, c’est l’économie. En Suisse, Finanz und Wirtschaft prévient que «nombreux sont ceux qui craignent un retour de l’hyperinflation. Après la suppression en 2009 d’une monnaie ayant perdu toute valeur, le dollar américain avait été introduit. Or la rareté des devises a réduit les importations à un minimum. Il y a à peine quelques semaines de cela, les pénuries de produits alimentaires et de carburant ont généré des achats sous l’effet de la panique. Dans le même temps, les prix ont fortement augmenté. En octobre, lors de la rencontre annuelle de la Banque mondiale et du FMI, le gouvernement avait sollicité une énième remise de dette et l’octroi de nouveaux crédits à une économie ruinée – sans toutefois obtenir gain de cause.» Mais maintenant, «les choses pourraient changer».

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