Le Temps: L’Union européenne est en proie à la défiance des marchés financiers. A tort?

Guy Verhofstadt: Cette crise de la dette grecque repose, en partie, sur une analyse objective des faiblesses de la monnaie unique: notre zone monétaire n’a pas de chance de survie sans un pilier économique fort. Ce que tout le monde savait, d’ailleurs, au moment de la création de l’euro. Et ce que beaucoup, à commencer par Jacques Delors, n’ont cessé de répéter. La question, pour les responsables politiques européens, est donc de profiter, ou non, du tournant de la crise grecque et des pressions consécutives contre l’Espagne ou le Portugal. Je me souviens, en tant qu’ancien premier ministre belge, de nos atermoiements au sujet du mandat d’arrêt européen, dans les années 90. A chaque discussion à Bruxelles, une nouvelle bonne raison le rendait impossible. Puis les attentats du 11 septembre 2001 sont survenus à New York, et nous l’avons instauré en deux mois! Voilà l’exemple à suivre: répondons au choc financier par un coup d’accélérateur. Les marchés exigent une unité de commandement économique au sein de l’UE. Agissons.

– Pour prendre ce tournant, une force motrice à la tête de l’Union n’est-elle pas indispensable? Or, le couple franco-allemand peine à jouer ce rôle…

– L’Union européenne compte vingt-sept Etats membres et elle est vouée à s’élargir encore. Arrêtons donc de nous retourner sans cesse vers la France et l’Allemagne. Cet axe-là, même lorsqu’il fonctionne, ne suffit plus. La taille de l’UE exige une base de décision et d’initiative plus large. Or en matière économique, celle-ci est bien identifiée: il s’agit de la zone euro qui regroupera bientôt – avec l’entrée probable de l’Estonie en 2011 –, dix-sept pays. Ce groupe doit garantir la santé de sa monnaie. Ce qui passe par un transfert accru de souveraineté et de compétences communes vers son gardien, la Banque centrale européenne, et son arbitre, la Commission.

– Mais aucun Etat membre, aujourd’hui, ne semble vouloir donner plus de pouvoirs à Bru­xelles…

– C’est une contradiction aberrante, bien illustrée par l’Allemagne. Berlin veut à la fois renforcer le Pacte de stabilité et éviter de donner davantage de pouvoirs aux instances communautaires. Il faut sortir de cette contradiction. D’autant que les Allemands n’ont pas le choix. Ils ont besoin d’une monnaie stable. Le sort de leur économie est inextricablement lié à celui de la zone euro.

– Ne faudrait-il pas, quand même, envisager la sortie d’un Etat membre «défaillant» de la zone euro?

– Le problème posé actuellement n’est pas celui-là. La Grèce, après tout, n’a pas demandé à l’Union européenne de la renflouer et de payer à sa place. Le gouvernement d’Athènes veut juste pouvoir emprunter à un taux non prohibitif, tout en promettant les réformes structurelles indispensables. Je ne crois pas, en plus, au caractère dissuasif qu’aurait sur les Etats la menace d’une éventuelle sortie de la zone euro. Cela sèmerait plutôt la panique, et risquerait de dissuader le gouvernement du pays concerné de revenir à une stricte discipline budgétaire, puisque son sort serait «scellé» d’avance. Il vaut beaucoup mieux imposer des réformes que d’entonner: «Qui sera le prochain à sortir?» Je suis persuadé que les marchés financiers vont se calmer, et même réinvestir dans l’avenir de l’euro, si l’UE leur répond de façon crédible.

– Etes-vous satisfait par ce qu’ont fait jusque-là les Vingt-Sept, avec leur plan de stabilisation à hauteur de 750 milliards d’euros?

– Le montant est à la hauteur du défi. Mais le mécanisme en cours de création, ce fameux véhicule à usage spécial (SPV) de droit luxembourgeois, n’est pas réaliste. Ce qu’on a pour l’heure est un système de prêts pour trois ans, basés sur des garanties nationales exigeant l’unanimité des contributeurs pour être débloquées. Or c’est justement ce qui n’a pas fonctionné pour l’aide à la Grèce. Ce plan de stabilisation européen doit être pérennisé, en privilégiant la méthode communautaire. Il faut, pour gérer ce type de mécanisme, que la zone euro ait un «gouvernement», avec la Commission dans le poste de pilotage. Je suis, dans ce sens, plutôt favorable au suivi «en amont» des budgets des Etats membres proposé par celle-ci. Car on le sait malheureusement: la «revue par les pairs», c’est-à-dire l’examen croisé des budgets par les gouvernements eux-mêmes, ne fonctionne pas.

– A quoi ressemblerait ce gouvernement de la zone euro?

– La Commission doit faire des propositions dans ce sens. Plusieurs de ses commissaires devraient être exclusivement chargés des questions économiques pour faire avancer en priorité quatre grandes réformes indispensables: une plus grande convergence budgétaire, une diminution des écarts de compétitivité, la création d’un Fonds monétaire européen et la création d’un marché d’euro-obligations.

– Vous ne faites plus confiance, au fond, aux Etats membres? – Les problèmes auxquels nous faisons face dépassent leurs compétences et leurs capacités. Si l’Union européenne ne veut pas entrer dans une sorte «d’hiver japonais», une décennie ou plus de stagnation économique comme celle qu’a connue l’Archipel dans les années 90, il faut agir ensemble. Je ne suis pas contre le principe de garanties nationales d’emprunts. Mais est-ce praticable en situation d’urgence? C’est pour cela que je défends l’idée d’un Fonds monétaire européen. La crise provoquée par l’endettement excessif de la Grèce est structurelle: elle se reproduira si ce problème n’est pas traité. L’UE doit donc y répondre, par des réformes structurelles.

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