roman

Orhan Pamuk, derviche de l’histoire turque

Le Prix Nobel a écrit «Cevdet Bey et ses fils» à 30 ans. Cette fresque, qui fait revivre l’Istanbul cosmopolite des années 1900, est enfin traduite

Orhan Pamuk,

arpenteur de l’histoire turque

Avant «Mon nom est rouge» et «Neige» qui ont valu la notoriété au Prix Nobel, il y a eu

«Cevdet Bey et ses fils», son premier roman. Enfin traduit, il fait revivre Istanbul en 1900

Genre: roman
Qui ? Orhan Pamuk
Titre: Cevdet Bey et ses fils
Trad. du turc par Valérie Gay-Aksoy
Chez qui ? Gallimard, 750 p.

La littérature turque possède un fakir mirobolant, Yachar Kemal, et un derviche frondeur, Orhan Pamuk. Le premier n’a pas eu le Nobel qu’il méritait et c’est le second qui le lui a «volé» – en 2006 – parce que les jurés de Stockholm, tout en saluant un romancier de haute lignée, voulaient prendre la défense d’un rebelle. Pamuk avait en effet été l’un des seuls intellectuels du monde musulman à condamner la fatwa contre Salman Rushdie et, en 2005, il avait eu le courage de reconnaître la responsabilité de son pays dans le génocide arménien – des déclarations qui faillirent le conduire en prison.

Lorsqu’il grimpe sur son tapis volant pour s’en retourner à ses vraies amours – la littérature –, Pamuk devient le plus délicat des enchanteurs. En écrivant, il ne cesse de confronter les sortilèges de l’Orient et la modernité de l’Occident, dans des fresques vertigineuses où Shéhérazade passe le relais à Emma Bovary, où Nabokov et Calvino copinent avec Nazim Hikmet et Soliman le Magnifique.

Après Le Livre noir (fabuleuse plongée dans les entrailles d’Istanbul), Mon Nom est rouge (un polar à la Umberto Eco qui se situe dans les ateliers d’enluminures du XVIe siècle), Neige (tableau d’une Turquie déchirée entre laïcité et islamisme) et Le Musée de l’innocence (brûlant éloge de l’amour fou), voici, enfin traduit en français, le très volumineux Cevdet Bey et ses fils, le tout premier roman de Pamuk publié en Turquie en 1982.

Dans cet acte inaugural, dans ces prolégomènes d’une œuvre en perpétuel mouvement, Pamuk – qui avait alors tout juste 30 ans – vise large, très large. Et semble avoir voulu embrasser la réalité dans sa totalité, comme si ces sept cents pages étaient le pendant turc des Buddenbrook de Thomas Mann: une gigantesque tapisserie couvrant sept décennies et trois générations, au carrefour de la saga familiale, de l’autobiographie déguisée – multiples emprunts à sa propre généalogie –, de la fresque sociale, du roman existentiel et du panorama politique, entre l’abolition du sultanat et les années d’agitation qui précédèrent le coup d’Etat militaire de septembre 1980. A quoi s’ajoutent toutes sortes d’histoires minuscules émaillant la grande Histoire, ainsi qu’une chronique de la vie quotidienne dans la fourmilière stambouliote.

Le récit s’ouvre en juillet 1905, au moment de l’attentat contre Abdülhamid II, le despote tristement surnommé «le sultan rouge». Pamuk commence par décrire le bouillonnement d’Istanbul, le carrousel multicolore des marchands ambulants entre minarets et ruelles, les vendeurs de citronnade sur la place Sultanahmet, le trafic des charrettes sur le pont de Galata, les chantiers navals sur la Corne d’or, les panaches des vapeurs au large du Bosphore, les processions de fidèles autour de la mosquée de Beyazit. C’est dans ce tumulte ô combien exotique que surgit Cevdet Bey, 37 ans, fez vissé sur la tête. Il vient de louer un coupé tiré par plusieurs chevaux pour préparer en grande pompe son mariage avec Nigân Hanim, et Pamuk s’empresse de brosser un portrait balzacien de ce négociant en quincaillerie qui parle le français, qui préfère le commerce à la politique et qui s’est installé dans le quartier le plus occidentalisé de la ville: Nisantasi, où se regroupent les élites qui, à l’aube du XXe siècle, vont peu à peu contester l’antique pouvoir ottoman.

Le second acte débute trois décennies plus tard, en février 1936, sous de nouveaux horizons. «L’ancien monde n’est plus», Mustafa Kemal a construit un Etat national, il a aboli le sultanat, la République a été instaurée, le pays a essayé de se moderniser et de se laïciser. Quant à Cevdet Bey, il a passé le relais de son négoce à ses deux fils, Osman – personnage assez effacé dans le roman – et son cadet Refik, qui occupe le devant de la scène parce qu’il symbolise tous les tâtonnements, tous les questionnements – à la fois politiques et spirituels – de la Turquie de ces années-là, une nation tiraillée entre le bouleversement des mœurs, le désir de renaissance et les pesants atavismes de la tradition.

«Je voudrais donner un sens à ma vie, avoir un combat à mener et essuyer quelques petites tempêtes qui dissiperaient cette angoisse et cette impression de stagner», dit le tourmenté Refik, sorte d’Oblomov oriental qui cherche dans les Confessions de Rousseau – son livre de chevet – des réponses à ses inquiétudes existentielles. «Tout est assoupi en Turquie, j’attends l’événement qui chamboulera ma vie», écrira-t-il dans son journal intime avant de plaquer l’entreprise familiale pour aller retrouver son ami Ömer sur un chantier ferroviaire, loin d’Istanbul. Lorsqu’il rejoindra le bercail – où l’attend son épouse Perihan –, il rêvera de fonder un mouvement politique – «pour conduire le peuple vers la lumière de la modernité» – et il finira par caresser l’idée de créer une maison d’édition où l’on pourrait enfin publier les classiques de la littérature européenne.

Cette littérature-là est l’une des grandes références du roman. Elle le nourrit, comme pour offrir un supplément d’âme et un nouveau souffle à cette Turquie d’avant-guerre qui ne parvient pas à se débarrasser de ses œillères. Et c’est toujours elle, la littérature, qui permettra de comprendre deux autres personnages importants. L’ingénieur Ömer, que Pamuk compare sans cesse au Rastignac de La Comédie humaine: un arriviste ambitieux, cynique, qui brûle de «conquérir Istanbul» et qui a promis à la naïve Nazli de l’épouser – pas pour ses beaux yeux mais parce qu’elle est la fille d’un député influent. Quant au poète Muhittin, l’ami d’Ömer et de Refik, c’est du côté de Baudelaire que le pousse Pamuk: un maudit qui veut «s’enfoncer dans le péché» en fréquentant les prostituées, et qui finira au bord du gouffre. «J’ai décidé de me suicider, annoncera-t-il à Refik. Si j’ai pris cette décision, ce n’est pas parce que je ne suis pas devenu un bon poète à trente ans mais parce que je ne suis pas heureux et ne le serai jamais. Je suis trop intelligent pour pouvoir être heureux.»

Après avoir passé son bac, Pamuk a étudié le dessin. Ce n’est donc pas par hasard qu’il met en scène un peintre dans le dernier acte de son roman, Ahmet, le fils de Refik, qui surgit au début des années 1970 – une période de troubles profonds, avant les luttes fratricides entre marxistes et intégristes musulmans. C’est dans ce monde terriblement agité qu’Ahmet va essayer de donner un sens à sa peinture, lui qui a compris que l’art était «une forme de connaissance», tout en regrettant que ses toiles soient incompréhensibles aux yeux du peuple. Il lui reste la nostalgie, et le désir d’interroger la mémoire ancestrale. Aussi se plongera-t-il dans le journal intime de son rousseauiste de père et dans le vieux cahier où son grand-père Cevdet Bey a lui aussi rassemblé ses souvenirs – occasion, pour Ahmet, de boucler la boucle de la saga familiale, tout en revisitant soixante années d’Histoire…

Il y a des longueurs et pas mal de tunnels – des discussions politiques à n’en plus finir – dans ce roman-fleuve où Pamuk jette les fondations d’une œuvre chevillée au destin de sa patrie. Malgré ce défaut de jeunesse, le futur Nobel invente une langue luxuriante, attentive aux moindres détails et aux moindres frémissements de la vie, surtout lorsqu’il ressuscite le prodigieux folklore de Nisantasi, l’épicentre de son récit, le quartier où il a lui-même grandi en faisant provision de chimères. Et pour comprendre la généalogie si complexe de la Turquie actuelle, il faut se plonger dans ce maelström d’histoires où le derviche Pamuk, en perpétuelle lévitation, a apprivoisé l’âme de son pays natal, une terre éternellement torturée mais jamais vaincue.

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«Cevdet Bey et ses fils»

p. 391

«Je deviens dingue, je crois! pensa-t-il en bâillant une nouvelle fois de toutes ses forces. Qu’est-ce qui m’arrive? Je suis en train de virer panturquiste»

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