«Je suis né sans os sous les genoux. Je mesure seulement 1 mètre 57. Mais c’est le corps qui m’a été donné. C’est mon arme. C’est ainsi que je conquiers, que je mène ma guerre. C’est ainsi que j’ai battu le record du monde quarante-neuf fois. C’est ainsi que je deviens la chose la plus rapide sans jambes. C’est mon arme. C’est ainsi que je me bats.» Ainsi parla Oscar Pistorius dans une publicité pour Nike.

1986, Pretoria, Afrique du Sud. Un enfant naît sans péronés. Onze mois plus tard, on lui ampute les deux pieds.

Eté 2012, Londres. Le même être s’apprête à concourir sur 400 mètres et sur 4 x 400 mètres. Il n’a aucune chance de médaille. Il n’est même pas le premier «handicapé» à faire les Jeux (voir page suivante). Mais il se profile, déjà, comme l’une des figures marquantes de ce rendez-vous planétaire olympique. Oui, parfaitement, olympique, et pas paralympique. «Je n’ai pas de jambes, mais je peux faire beaucoup de choses que vous-mêmes ne pouvez pas faire… Jeune, j’adorais jouer au rugby. Le niveau était assez élevé. Durant un match, j’ai été attaqué, une de mes jambes a cédé, mais j’ai continué jusqu’à la ligne d’essai… Mon leitmotiv, c’est: tu n’es pas handicapé par les handicaps que tu as, tu es apte par les aptitudes que tu as.»

A Londres, Pistorius comptera parmi les rares sportifs profitant de l’arène pour diffuser un message. Ce que les institutions sportives détestent. Combien de fois n’a-t-on pas entendu que la politique ne doit pas prendre le sport en otage? Comme l’écrit le philosophe et professeur d’épistémologie du corps Bernard Andrieu, Oscar Pistorius est devenu «un acteur hybride incontournable de l’engagement éthique des acteurs du sport en interrogeant les normes de handicapabilité… Son cas est du ressort de la bioéthique puisqu’il interroge la définition même de l’être humain.»

Bien vu. Mais Pistorius est-il le seul sportif à brouiller la frontière entre un corps qualifié de «naturel» et un corps «artificiel»? Les autres athlètes, ceux qui battent des records et qui glanent des médailles, sont-ils des êtres plus naturels que lui? «C’est ce que le sport veut nous faire croire, mais qui peut encore s’y fier?» lâche Andy Miah, bioéthicien, auteur de Genetically Modified Athletes. Et le Britannique de poursuivre: «En un siècle, la société a évolué, et le temps lui a amené son lot de technologies. Le sport y a-t-il échappé? Bien sûr que non.»

Chercheur en sciences morphologiques et biomédicales et spécialiste du dopage, l’Italien Giuseppe Lippi lui donne raison, comme l’a rappelé le magazine Wired : «A l’avenir, la performance athlétique sera de moins en moins déterminée par la physiologie innée de l’athlète, et de plus en plus dictée par les avancées scientifiques et technologiques.» Wired a récemment consacré une enquête à cette question. Intitulée «Un centième de seconde plus rapide: comment fabriquer de meilleurs athlètes olympiques», cette recherche cite l’exemple de Lolo Jones. L’athlète américaine, favorite du 100 mètres haies des JO de Pékin, en 2008, n’avait terminé que septième après avoir percuté une haie. Ces derniers mois, vingt-deux scientifiques et techniciens ont travaillé à son chevet. Leur objectif? Calculer le point exact et la durée du contact de son corps avec les haies, par exemple. Repérer la moindre faiblesse de son corps pour la lui faire spécifiquement travailler (comme une fragilité de son côté gauche, indécelable à l’œil nu).

D’ailleurs, Wired rappelle qu’une Australienne est parvenue à se qualifier pour la compétition de skeleton aux JO, et ce dix-huit mois seulement après ses débuts dans la discipline. Ce sont des études scientifiques menées sur la façon de s’élancer et de maîtriser les 30 premiers mètres qui ont permis à cette débutante de progresser à un rythme effréné.

Questions. Quelle différence y a-t-il encore entre ces deux sportives scientifiquement assistées et Pistorius? Le sport pur, le sport exclusivement humain aurait-il vécu? Et si ce n’était plus l’athlète qui concourait, mais ses soutiens et ses gadgets?

«C’est bien le cas, appuie Andy Miah. A chaque victoire, combien de personnes et de machines sont-elles ou ont-elles été impliquées en amont?» Toute compétition serait donc technologique, et pas seulement dans des disciplines incluant des machines, comme la Formule 1 ou la voile. «Un athlète professionnel n’est rien de moins qu’un rat de laboratoire, lâche le sociologue français Patrick Vassort. Il est confectionné pour produire de la performance, et son corps est morcelé dans ce but, avec l’aide de produits chimiques ou de machines, par exemple.»

Nous sommes en été. Les skieurs chôment-ils? Bien sûr que non. Parmi leurs activités estivales, des entraînements en soufflerie. Tenez, les Suisses, par exemple. Le 14 juin dernier, plusieurs d’entre eux se sont retrouvés à Emmen, près de Lucerne. C’est ici que l’entreprise RUAG, qui travaille par ailleurs pour l’aviation, compile données et calculs, bien à l’abri derrière un portail sécurisé. Les skieurs entrent dans une pièce comme dans un bocal. Ils chaussent leurs skis. La soufflerie se met en route, et l’air, parfois accompagné d’une fumée fine, fait un boucan d’aspirateur. Derrière une vitre, des techniciens s’activent, les données tombent. «Elles sont primordiales, confie Franz Heinzer, entraîneur auprès de Swiss-Ski. Ces tests portent sur le matériel: les combinaisons, les casques, les protections pour le dos, les vêtements portés sous la combinaison, les bâtons. Mais ils analysent aussi les positions du coureur, par exemple quand il écarte les bras ou les jambes. Tout tient à peu de chose.»

Le mythe du sportif naturel

Le skieur Didier Défago figure parmi ces cobayes: «Les courses deviennent toujours plus serrées, les victoires et les podiums se décident pour quelques centièmes. Si on peut en gagner trois ou quatre de cette manière, c’est intéressant.» Même si, admet le Valaisan, les conseils déduits de ce genre de tests ne peuvent pas toujours être mis en pratique.

Souvent, l’institution sportive se montre réticente face au progrès technologique – à quelques exceptions près, comme les combinaisons FastSkin qui ont temporairement équipé certains nageurs, aux JO de Sydney par exemple. En fait, la machine sportive fait beaucoup pour freiner les changements qui s’opèrent dans la société civile. «Bien qu’on ait assisté à diverses évolutions – des sports ont par exemple été acceptés aux JO ou retirés au fil des années –, je ne vois pas d’institutions plus conservatrices que celles du sport, tranche Andy Miah. Hormis celles qui relèvent de la religion.»

C’est que le sport repose tout entier sur le mythe du sportif naturel, dont le talent et le travail défient les lois de la nature. Le corps valorisé, c’est celui de l’homme dans la force de l’âge. Vu sous cet angle, le sportif idéal, c’est Federer dont on n’a jamais fini d’admirer la grâce et l’instinct. Loin de Pistorius et de ses prothèses qui font de lui un homme-machine, un cyborg doté de jambes de sauterelle.

Des champions génétiques?

En mars 2008, en pleine controverse, Giuseppe Lippi avait jugé Pistorius inéligible pour les Jeux olympiques. Pour lui et les anti-Pistorius, les performances athlétiques et les champions sont le produit d’une sélection génétique naturelle. La technologie est une grande aide pour dépasser les handicaps dans la vie quotidienne. Mais elle n’a rien à faire dans les compétitions sportives traditionnelles.

Martial Meziani est docteur en sciences sociales et spécialiste des activités physiques. Il note que la société civile et le monde du sport ne considèrent pas le handicap de la même manière: «La société civile, notamment anglo-saxonne, se fonde sur une conception situationniste du handicap. Le monde du sport adopte de son côté une position individualiste. Ses réglementations sont donc davantage ajustées sur la nature supposée des athlètes que sur le droit à participer à une compétition.»

Surtout que Pistorius se distingue des autres sportifs handicapés déjà vus aux JO. Aucun d’eux, avant le Sud-Africain, ne semblait pouvoir tirer avantage de son handicap. Car c’est surtout l’hybridité du Sud-Africain qui suscite la controverse. Mi-homme mi-machine, cyborg, acteur de science-fiction tout autant que sportif.

Visible, trop visible

Le problème tient aussi dans la visibilité de sa transformation. «Les dopages pharmacologiques, sanguins, génétiques ou chirurgicaux, les remplacements de tendons ou de ligaments par des matériaux synthétiques, les élargissements artériels, etc. sont plus ou moins décelables, ils sont toujours sujets à discussion, mais ils restent invisibles pour le spectateur, écrit Anne Marcellini… Ils assurent l’augmentation des niveaux de performance tout en pouvant la faire passer pour naturelle.»

Pistorius, adulé ou sifflé?

Cela dit, Pistorius peut-il enthousiasmer les foules? Le public peut-il s’identifier à son corps? La question divise. Pour certains, cet athlète «équipé», voire trafiqué, symbolise la perte de sens du spectacle sportif. Pour d’autres, c’est tout le contraire. Ainsi, ­Patrick Vassort voit plutôt, en la présence d’Oscar Pistorius, une «spectacularisation de la compétition»: «On donne à voir l’anormalité. Il y a un plaisir du regard vis-à-vis de l’étrange, de l’étranger. C’est l’étalage du monstrueux, de la surhumanité. C’est un événement hors norme qui rassure dans un domaine où on norme tout.»

Reste que, si les Jeux veulent poursuivre la promotion d’un esprit sain dans un corps standard, on voit mal Pistorius leur servir de porte-drapeau. «Sauf que les codes évoluent, reprend Martial Meziani. Autrefois, une lutte acharnée était menée contre le pro­fessionnalisme du sport olym­pique. Puis, en 1992, le sport professionnel a finalement pu entrer dans l’arène olympique. Qui vaincra dans le rapport de force entre défenseurs d’un corps naturel et défenseurs d’un corps artificiel, ou médicalisé?»

Pour Andy Miah, la réponse est claire: «Si nous devions partir d’une page blanche aujourd’hui, que ferions-nous? En tout cas pas des Jeux olympiques pour valides et des Paralympiques. D’ici à quelques décennies, il n’y aura plus de distinction. Il n’y aura qu’une forme de JO, pour tout le monde. En plus, dans quelques décennies, il sera financièrement abordable pour tout un chacun d’obtenir son profil génétique.»

En attendant les prothèses de poumon

Journaliste au National Post , Joe O’Connor a peur d’un tel avenir. «Je craque toujours pour les histoires qui font du bien, les fins à la Disney, l’admiration du petit gars qui triomphe de tous les maux. Tout ça me fait craquer pour l’histoire d’Oscar Pistorius… Le problème, en ce moment, c’est de savoir où va l’histoire. Oscar Pistorius n’a aucune chance de médaille… Pas encore. Mais que se passera-t-il dans quatre, huit, douze ans, quand un autre Oscar, ou peut-être même Oscar lui-même, arrivera avec une nouvelle génération de prothèses de jambe, de bras ou de poumon, et terminera au sommet d’un podium avec l’or autour du cou?»

Le problème d’Oscar Pistorius, ce n’est pas son handicap. C’est qu’il est inclassable, comme l’écrit encore Anne Marcellini: «D’un spectacle invitant à penser symboliquement la confrontation de l’homme à ses limites biologiques, on passe à la mise en scène du dépassement par l’Homme de ses déterminations biologiques, par la transformation sans limites de lui-même.» Bienvenue dans la société du spectacle de l’humain amélioré.

Au vu et au su de tous. Mais est-ce vraiment un show que l’homme pourra observer longtemps sans se lasser?