Pascal Quignard critique la critique avec art

Dans un essai remarquable, l’auteur de «La Nuit sexuelle» bataille contre l’obsession moderne du «ranking».Il faut aimer les œuvres, non les juger

Genre: Essai
Qui ? Pascal Quignard
Titre: Critique du jugement
Galilée, 256 p.

Au départ de ce livre, il y a une coupure radicale: «En 1993, écrit Pascal Quignard, je me souviens avoir senti physiquement, de façon progressive mais physiquement, ma pensée s’émanciper de la faculté de juger.»

Il occupait diverses positions de pouvoir dans le champ littéraire français. Il les abandonne. Laisse également de côté ses activités musicales. Se retire en province. Depuis, dans ses livres, résonne le thème de la fuite, du lâcher-prise, du retrait du jeu social. Bien qu’il continue à écrire des romans – en dernier Les Solidarités mystérieuses en 2011 –, il s’éloigne de la notion de genre pour développer un art très singulier du fragment: histoires brèves venues de loin – de la mythologie, du conte, du rêve, des plis de l’histoire littéraire et de la philosophie –, aphorismes, poèmes en prose, appels à la pensée et à la désertion des lieux communs.

Avant la parole

L’érudition est immense et joueuse à la fois – elle se rapporte toujours à une expérience intime. Parfois énigmatique, l’écriture de Pascal Quignard exerce une fascination qui relève de la musique, comme si elle nous parvenait d’un temps qui précède la parole – du monde animal, de la nature, de l’enfance ou de l’aube des temps. Latiniste et helléniste, il sait faire rendre à l’étymologie les sens les plus cachés ou les plus surprenants. L’enchaînement hardi des brefs fragments entraîne la lecture. Ellipses, renvois à la ligne, phrases brèves. Les anecdotes et les citations venues d’un passé intemporel sont offertes comme des fleurs fraîchement écloses et retrouvent leur force originelle.

Mauvais œil

Critique du jugement relève de ce type d’ouvrages. Mais cet essai développe une mise en cause systématique du milieu littéraire, de toutes les instances critiques, du journalisme à l’Université, qui résonne de rancœurs personnelles. Construit en quatre chapitres, qui sont autant d’étapes de la création littéraire, le livre s’ouvre sur un recensement des instances de jugement – journaliste, éditorialiste, critique, lecteur professionnel, juré, professeur – auxquelles il a parfois appartenu. Dans le premier chapitre, «Krisis», qui signifie «jugement» en grec, Quignard développe les thèmes qui traversent la civilisation judéo-chrétienne – tendue vers le Jugement dernier – et appelle à une lecture débarrassée de l’obsession de la comparaison, du «bon ou mauvais», du ranking.

Voilà qui condamne par avance le travail du chroniqueur et rend caduque toute tentation de mettre des étoiles, des plus et des moins, à Critique du jugement! «Lire «vraiment» ne juge pas», dit Quignard. Echappons au regard culpabilisateur des mères. A l’«oppression» qu’exerce la presse. Oublions ce surmoi qui, en nous, obéit au regard extérieur. Et jette sur nous le «mauvais œil», le «Phthonos» qui donne son nom au deuxième chapitre. En 2007, au Festival de Lagrasse, La Nuit sexuelle, livre d’images sur le mystère de l’origine, a été souillé d’huile de vidange, avec d’autres livres, par des chrétiens intégristes. Partout, toujours, on a brûlé, condamné, interdit des livres. Physiquement ou symboliquement.

Au troisième chapitre, intitulé «Creatio», on est sur une terrasse au-dessus de la mer Tyrrhénienne, verre de blanc glacé à la main. Luxe calme, colloque. La journaliste Nelly Kaprièlian déclare: «L’honneur de la critique, c’est de ne point se laisser fasciner par ce dont elle rend compte.» L’auteur approuve. Mais plus tard: «C’est faux. C’est rater l’œuvre que de ne pas la subir.»

Quignard plaide pour la sidération devant le mystère de la création, l’adhésion avant l’analyse, l’«ouvert» à ce qui s’écrit, se compose, se peint, se pense en dehors de chemins tracés. «La critique n’a pas à savoir ce que la littérature doit être.» Ni à juger par comparaison et hiérarchisation.

Depuis son enfance autiste et anorexique, Quignard garde une méfiance du discours qui affirme et inculque, approuve ou bannit. Il cite Aristote: «Dans le jugement, on compare des êtres à d’autres êtres et on perd la sensation directe par rapport à la chose vivante.» Et il ajoute: «Auteur désigne celui qui s’autorise lui-même.»

Publier, s’exposer

Si l’auteur s’autorise, il s’expose aussi. C’est la «publicatio», le supplice annuel de la sortie de l’ouvrage, alliée à la dépression automnale, le mois sacrifié aux interviews avant le retrait dans la thébaïde, l’attente de la mise à mort. Ce sont les lettres de refus adressées à Proust, L’Education sentimentale de Flaubert assassinée, la paranoïa de Rousseau. Tchouang-tseu confirme: «Publier livre, s’exposer supplice.» On s’étonne quand même de voir Quignard, un écrivain à ce point célébré, se peindre en saint Sébastien, en victime sacrificielle. Mais c’est sous-estimer ce qui se joue de vital pour tout créateur qui, exposant son œuvre, s’expose. C’est de ce rôle social qu’il faut s’extraire: «L’écrivain ne travaille pour personne, il compose à perte, il a quitté le groupe, il erre à la marge de sa famille et de sa communauté dans le monde vague, silencieux, mystérieux, ludique, labyrinthique, inconsistant de l’œuvre.» Ou plus simplement, comme le dit la dédicace du dernier trio de Schubert, auteur peu joué et jamais publié de son vivant: «A personne sauf à ceux qui auraient du plaisir à l’entendre.»

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Pascal Quignard

«Critique du jugement»

«Ne me parle pas de la mer, plonge. Ne me parle pas de la montagne, gravis. Ne me parle pas de ce livre, lis, avance plus loin encore ta tête dans l’abîme où ton âme se perd»