Voilà une jolie histoire de flou linguistique, de détournement par appropriation locale. Une consécration, en quelque sorte, pour un certain festival musical de la région lémanique. Dans ce coin de la francophonie, on lit çà et là l’expression «passer à l’asse», exprimant le fait que le sujet évoqué mérite de passer aux oubliettes. «L’asse»? Comme si le nom de la fluette rivière qui donne son nom au terrain de Paléo, l’Asse, avait été substantivé. L’illusion est presque parfaite, puisque même la prononciation de cette mystérieuse «asse» utilise un «a» léger, comme légitimé par les deux «s» consécutifs.

On parle bien sûr de «passer à l’as». Déjà, à l’oral, la tournure requiert un «a» traînant. Surtout, elle n’a rien à voir avec Paléo. Il s’agit de passer son tour, au sens des jeux de cartes. S’abstenir, décliner, ne pas surenchérir quand son moment vient, devant un as écrasant. L’expression ludique s’est élargie au sens d’escamoter, de balayer le thème dont on parle. Issu du champ sémantique des unités de mesure ou de monnaie, «l’as» a son petit frère méridional, le «manillon», l’une des cartes fortes de la manille, un jeu qui faisait sans doute trembler les mains d’un Pagnol. On pourrait tout aussi bien dire «passer au manillon». Mais pour les 30 000 mélomanes groupés qui rejoindront le territoire éphémère de Paléo la semaine prochaine, il est effectivement question de passer à l’Asse. Autre jeu.

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