Devant la justice

«Elle n’a pas tué Edouard Stern pour un million de dollars. C’est bien plus complexe que cela.» Selon ses défenseurs, Mes Pascal Maurer et Alec Reymond, Cécile B. a été poussée à bout, «jusqu’à l’incandescence» par la perversion de son amant. Cette thèse du crime passionnel, un homicide commis dans un état particulier d’émotion ou de désarroi, état que les circonstances rendaient excusable, a été vivement combattue par la partie civile et l’accusation. «S’il y a une passion dans ce dossier, c’est celle de l’argent», a soutenu le procureur général Daniel Zappelli.

Le mensonge incarné

La vraie nature de Cécile B., selon le sévère portrait dessiné durant près de trois heures par Me Marc Bonnant, est d’être une femme cynique, intéressée et manipulatrice. «Elle est mensonge», dira l’avocat de la partie civile en s’appuyant sur toutes ces conversations où elle convainc ses proches de son innocence ou dit qu’elle aurait fait rempart de son corps si elle avait été présente au moment crucial.

Plus monstrueux encore, relève l’avocat, elle invente – ou se remémore, c’est selon – cette histoire d’hippopotame agonisant pour justifier l’exécution de son amant d’une dernière balle dans la tempe. Le mensonge, doublé d’une tendance à se poser en victime, comme ce jour où, fuyant la Suisse pour l’Italie, elle prétexte la mort de sa mère pour passer la frontière sans montrer son passeport au douanier italien compatissant. Une fuite «de Pieds Nickelés», répondra la défense. La meilleure manière de rester discrète à une frontière, c’est de montrer ses papiers de Schengen, pas de faire un scandale et de fondre en larmes. «Elle était dans la déraison.»

Encore le million

Aux yeux de la partie civile, le drame ne s’explique pas par leur amour démesuré – le plus dépendant était encore Edouard Stern –, ni la sexualité – ils avaient tous deux le goût des destinations lointaines –, ni la jalousie. «Le million est la cause de tout», a martelé Me Bonnant en s’appuyant sur la chronologie des faits. C’est en octobre 2004, ajoutera-t-il, que commence l’ensemencement de la tragédie. Lorsqu’il est question de mariage et d’indépendance financière. Edouard Stern, d’abord réticent, panique en la voyant multiplier les ruptures et se mettre en mode «silence radio».

Finalement, il cède après que sa maîtresse a, selon le mot de la partie civile, réalisé un chef-d’œuvre d’habileté et de ruse. C’est la lettre où elle lui dit que s’il avait versé cet argent, elle lui aurait prouvé son amour en le lui restituant. Une fois l’argent arrivé sur son compte, Cécile B. ne tiendra pas parole et son amant, se sentant trompé, obtiendra le séquestre sous un prétexte fallacieux. «Elle le tue quand il veut récupérer le million et à aucun autre moment de leur relation.» Ce n’est pas une simple coïncidence.

Ce 28 février 2005, Cécile B. n’est pas partie avec l’intention d’abattre son amant, reconnaît Me Bonnant. Mais elle était furieuse et voulait régler cette histoire de million. C’est après avoir mis le banquier dans un état de soumission – entravé par des cordes et engoncé dans une combinaison de latex – qu’elle va chercher l’arme. A-t-il dit auparavant cette fameuse phrase qui lui aurait fait «péter les plombs»? Me Bonnant n’y croit pas trop. Peu importe, finalement. Elle l’a tué pour se venger, ajoute-t-il, et elle a voulu le voir souffrir en se tenant face à lui. «C’est un meurtre ignoble», a poursuivi Me Catherine Chirazi, toujours au nom de la famille du défunt. Et admettre autre chose – soit qu’il aurait joué un rôle causal dans ce drame – serait intolérable. Ce serait une manière de dire qu’Edouard Stern est certes mort, «mais qu’il ne l’a pas volé».

La perversion

Cette thèse du million est beaucoup trop simpliste, a rétorqué la défense. Et Me Maurer de plonger dans les détails qui montrent qu’elle était prête à tout pour qu’il l’aime vraiment pour elle-même. Pas tous les détails, la défense étant décidée à ne pas jeter en pâture les excentricités d’Edouard Stern. Du moins pas plus qu’il n’est nécessaire. Mais les avocats ont invité le jury à lire les pièces, à regarder les photos et les tableaux.

«Edouard Stern aimait la faire souffrir. Il n’a jamais eu l’intention d’épouser Cécile, il n’a jamais vraiment aimé cette femme. Il aimait la rabatteuse, celle qui lui ramenait d’autres filles. Il aimait aussi la chasse et surtout la traque. Cécile était devenue sa proie», a encore expliqué Me Maurer. Pour l’avocat, la jeune femme était totalement accro à cet homme. Certes, elle le quittait mais ce n’était jamais pour rien et il savait – en grand manipulateur qu’il était – la faire revenir. Edouard Stern est en partie responsable de sa propre mort, soutient la défense, car il a joué avec un être humain. Cécile B. l’écrira d’ailleurs depuis sa cellule: «Je te déteste d’avoir tellement joué avec mon cœur qu’il nous a explosé à la figure.»

L’effondrement

Avec une redoutable efficacité, Me Alec Reymond a clos cette journée de plaidoiries en évoquant le harcèlement moral sophistiqué élaboré par la victime. Un Edouard Stern qu’il a dépeint comme un être machiavélique et particulièrement tordu. Lui qui avait demandé à Cécile B. de venir s’attabler dans le restaurant où il dînait avec son ex-femme. Lui qui continuait à avoir des maîtresses régulières et qui avait proposé la vie commune à l’une d’elles alors qu’il promettait au même moment le mariage à l’accusée. En fait, a estimé Me Reymond, Cécile était celle qu’il cachait ou qu’il montrait furtivement sous un faux nom. Jamais il ne lui a donné quelque chose en retour lors de cette relation tourmentée. En prononçant la phrase fatale, «un million, c’est cher payé pour une pute», il voulait enclencher le siège éjectable. Pour elle, cela a été «la fin du monde». Et la défense de rappeler l’avis de l’expert psychiatre pour qui ce cas a tout du crime dit d’amour, un homicide commis lorsque les illusions s’effondrent et que l’émotion emporte tout sur son passage. Il faut que le droit et la psychiatrie parlent le même langage dans cette affaire. «Rendez à cette tragédie sa seule dignité», a conclu l’avocat. Le verdict est attendu ce mercredi.