L’approche de la conférence de Copenhague sur le climat intensifie une série de polémiques autour des moyens à employer pour limiter le réchauffement de la planète. L’organisation écologique Greenpeace y est allée de son couplet jeudi, en dénonçant le versement de crédits carbone (droits d’émettre du CO2) aux sociétés privées qui s’engagent à empêcher de la déforestation.

Dans une étude intitulée «Carbon Scam», Greenpeace s’en prend à l’une des plus anciennes, des plus célèbres et des plus importantes initiatives du genre: le Noel Kempff Climate Action Project (NKCAP). Le territoire concerné, 129 500 km2 de forêts sauvages situées en Bolivie, a été sanctuarisé il y a plus de dix ans par l’ONG américaine Nature Conservancy et les géants de l’énergie American Electric Power (AEP), PacifiCorp et BP Amoco. Contre paiement de 10,8 millions de dollars, le gouvernement de La Paz s’est engagé à y interdire toute émission de gaz à effet de serre, donc toute déforestation. En échange de leur versement, les trois sociétés privées sont censées recevoir à terme le droit d’émettre autant de gaz à effet de serre qu’elles en ont évitées là.

Le Protocole de Kyoto, à la pointe de la lutte contre le réchauffement climatique, a institué ce genre de mécanismes dits de «flexibilité». Mais s’il a prévu de récompenser le reboisement, il ne dit rien des efforts visant à éviter le déboisement. Pourquoi? «Ce genre de solutions n’existait qu’à l’état d’ébauche à l’époque», explique Andreas Fischlin, professeur d’écologie systémique terrestre à l’EPFZ et membre de la délégation suisse à la conférence de Copenhague.

Greenpeace se méfie d’un tel mécanisme. Après étude du cas, l’organisation écologique assure que le projet Noel Kempff est très loin d’épargner autant d’émissions de gaz à effet de serre qu’il le prétend (le chiffre officiel serait à diviser par… dix). Ses principaux griefs: les coupeurs de bois n’ont pas cessé de travailler mais se sont tout simplement déplacés (ce qui est gagné d’un côté est perdu de l’autre); les feux de forêt ont été très peu pris en compte, alors qu’ils sont susceptibles d’affecter grandement le résultat de l’opération puisqu’ils produisent des émissions supplémentaires de carbone; et les décomptes régionaux d’émission, régulièrement avancés, ne sont pas fiables. Au total, assure l’étude, si le déboisement a été limité ces dernières années en Bolivie, c’est en raison non du NKCAP mais d’une loi récente limitant l’octroi de concessions.

Sur le fond, Greenpeace se méfie d’une multiplication des mécanismes de marché institués par le Protocole de Kyoto. Elle les soupçonne de distribuer les crédits d’émission au petit bonheur la chance et, généralement, à beaucoup trop bon compte, et souhaite voir l’Etat intervenir de manière plus autoritaire. En ce sens, elle préconise d’imposer des réductions d’émissions au plan national et d’atteindre un niveau zéro de déboisement dans certaines régions qualifiées de prioritaires d’ici à 2015 et dans toute la ceinture tropicale d’ici à 2020.

Andreas Fischlin n’est pas du même avis. «Verser des crédits carbone aux acteurs qui préservent les forêts pose toute une série de problèmes, admet-il. Mais il existe aussi beaucoup de solutions.» La multiplication des satellites capables d’examiner de près la Terre permet par exemple de dénoncer les pratiques de déplacement de la déforestation. Les dégâts occasionnés par les incendies peuvent être mieux pris en compte en estimant le carbone retenu par une forêt à 80% de sa présence réelle. Et aucun obstacle fondamental n’empêche de réaliser des bilans à l’échelle nationale si ces derniers se révèlent plus fiables.

Faut-il interdire le déboisement ou financer la préservation de la forêt? Le débat est cardinal. Par l’importance du problème, qui concerne 20% des émissions de gaz à effet de serre. Et par l’intérêt de lui trouver une solution, qui paraît bien représenter à l’heure actuelle le moyen le plus simple et le plus rapide de limiter le réchauffement. Nul doute qu’il en sera beaucoup question dans deux mois à Copenhague.

«Carbon Scam: Noel Kempff Climate Action Project and the Push for Sub-national Forest Offsets», Greenpeace International, octobre 2009.

Le Protocole de Kyoto prévoit seulement de récompenser le reboisement