Les yeux et la tête pleins des quelque 250 peintures et gravures réunies dans la ­rétrospective la plus fa­buleuse jamais organisée autour de l’œuvre d’Edvard Munch (lire Samedi Culturel du 13.07.2013), la découverte de la Norvège prend clairement un autre tour. D’abord parce que la force du travail de Munch est telle qu’elle trouve encore des échos dans le réel du XXIe siècle, mais aussi parce que les manifestations du 150e anniversaire de sa naissance incitent à sortir du musée, à chercher les paysages de l’artiste, les lieux où il a vécu tout au long d’une vie qui fut souvent assez nomade, sans compter ses nombreux voyages en Europe.

A Oslo même, on peut se rendre à Ekely, un peu en dehors de la ville, où Munch s’est installé en 1916 après force pérégrinations et où il est resté jusqu’à sa mort, en janvier 1944. La maison n’existe plus et l’atelier est régulièrement loué à des artistes. Pendant l’année Munch, des visites sont proposées le week-end. On peut aussi se promener dans le parc Ekeberg, au-dessus de la ville, où l’artiste a ressenti ce cri qui lui a inspiré un tableau devenu si célèbre.

Bons verres et bonne chère

On peut aller à l’Engebret Café, où Munch, mais aussi Ibsen, Grieg et bien d’autres autres, ont bu quelques verres, partagé quelques pensées. Munch s’en serait fait jeter sur le trottoir un soir de carnaval trop arrosé. Aujourd’hui, c’est un des lieux réputés de la ville pour déguster une cuisine qu’on dit à la fois locale et inventive. On peut aussi aller au café du Grand Hôtel, où se retrouvait toute la ­bohème de Christiana. Munch y aurait troqué plus d’une peinture contre bons verres et bonne chère. La légende de l’hôtel évoque un échange contre un abonnement pour une quarantaine de chateaubriands avec bière et digestif! On peut aussi se recueillir au cimetière de Notre-Sauveur, dans la section d’honneur, où Munch a rejoint Ibsen.

Nous avons plutôt choisi de quitter la capitale, l’actualité nous appelant vers le sud. Cet été, à Moss, se tient en effet la biennale d’art contemporain Momentum, que nous désirons aussi découvrir. Et cela tombe bien, Edvard Munch a vécu à Moss. Il suffit de quarante minutes de train pour rejoindre cette petite ville au bord de l’Oslofjord. Aucun des artistes invités de Momentum, bien que scandinaves pour la plupart, n’a ressenti la nécessité, ou l’opportunité, d’un dialogue avec Munch et son œuvre. Et seuls quelques-uns ont nourri leur travail de la réalité des lieux. Mais peu importe, la biennale fait que l’art est toujours fortement présent dans cette petite ville norvégienne, un siècle après le séjour du peintre.

«La fille de Moss»

C’est en fait sur la presqu’île de Jeloya, une avancée terrestre de quelques kilomètres carrés dans le fjord, qu’Edvard Munch est venu s’établir, sur le domaine agricole de Grimsrod, entre 1913 et 1916. En franchissant le pont entre le centre de Moss et Jeloya, nous découvrons un itinéraire Munch qui nous incite à une balade plus longue que prévue. Elle nous entraîne d’abord dans une zone en plein développement, mélange de villas et de petits immeubles. On pourrait se croire quelque part sur la côte lémanique sauf qu’ici, le bois domine, dans une harmonieuse symphonie de couleurs. C’est au milieu de ce paysage passablement transformé que se trouve encore le domaine de Grimsrod, qui n’a plus grand-chose de fermier.

A peine plus loin, la campagne reprend ses droits et l’on imagine facilement que le peintre a vu en son temps ses champs, ses bosquets, ses vergers, ses silhouettes de ferme. Les quelques reproductions qui ponctuent le parcours nous le confirment, avec notamment ce Jour de printemps sur Jeloya qui pourrait être peint aujour­d’hui. Toute la dynamique du paysage s’y retrouve, ses courbes, ses élans.  Ce ne sont pas seulement les paysages mais aussi les habitants de la région qui ont inspiré l’artiste, à la manière de celle qu’il appelait Mossepiken, «la fille de Moss». Ingeborg Kaurin, une toute jeune domestique issue de la campagne, est assez différente des figures féminines que l’on voit jusque dans ces années-là dans l’œuvre de Munch. Elle sera aussi le modèle de quelques nus. Dans une belle variété sociologique, Munch peint aussi les ouvriers des ateliers de verrerie à la sortie de leur travail, ou son ami le consul Christen Sandberg, dont on connaît surtout un magnifique portrait en pied de 1901 déjà. Sans compter quelques visiteurs venus de plus loin, avant que la Première Guerre mondiale ne coupe la neutre Norvège du reste de l’Europe.

Sur ces petits chemins de terre, il est clair que Munch a marché, son chien Boy à ses côtés. Nous retrouvons la route goudronnée pour rejoindre le premier but de notre visite de Jeloya, la galerie F15, un des premiers lieux en Norvège à exposer l’art contemporain, dès 1966. Ce n’est pas une galerie marchande, mais un espace d’exposition lié à Punkt Ø, un organisme subventionné pour faire vivre l’art national et international, et qui est le principal organisateur de la biennale Momentum.  Jusqu’au 15 septembre, on peut y visiter une agréable exposition sur Munch et Moss, et s’attarder devant les installations vidéo d’Aurora Sandlilje, inspirées par une contemporaine de Munch, Dagny Juel (1867-1901) – muse de la bohème de Christiana et de ­Berlin mais aussi auteure –, et par Munch lui-même. On retrouve en effet les mêmes tensions psychologiques entre les personnages que dans ses tableaux. Et l’on imagine que, dans les années 1970, le peintre aurait acheté un caméscope, comme il s’est très vite procuré un appareil photo et même une caméra pour expérimenter le cinéma. Il se dit d’ailleurs que, depuis sa presqu’île de Jeloya, il rejoignait volontiers le centre de Moss pour y assister aux premières projections cinématographiques.

Munch et Warhol

La balade peut prendre du temps, surtout si l’on profite aussi de la magnifique vue depuis les jardins derrière le joli manoir qui abrite la F15. Par beau temps, le regard semble pouvoir voguer le long de l’Oslofjord jusqu’à la haute mer. La vue n’est pas mal non plus depuis un autre charmant manoir de la presqu’île, Refsnes Gods. Cet hôtel historique – il a fêté ses 250 ans –, est aussi un incroyable lieu d’exposition. Dans chaque couloir, chaque salon, chaque chambre, on trouve des peintures, des gravures, des sculptures, la plupart du temps d’artistes scandinaves actuels. Mais la salle du restaurant est entièrement ornée de dessins et de lithogravures de Munch, dont des portraits de Strindberg, de la «fille de Moss» et de l’artiste lui-même. Et, dans le vestiaire, figure une autre fierté de Refsnes Gods, deux sérigraphies de Warhol, d’après des œuvres du peintre norvégien: un des autoportraits qu’on retrouve dans le restaurant et La Broche, en fait un portrait d’Eva Mudocci, une violoniste connue pour ses amours lesbiennes mais qui fut aussi la maîtresse de Munch. Sur demande, l’hôtel propose des visites guidées, même si l’on n’est pas client. On le voit, l’île de Juloya donne quelques raisons de s’y attarder, pour mieux comprendre Munch mais aussi pour simplement profiter des agréments du lieu. Nous continuerons le voyage en ferry. Il en part deux par heure pour traverser en trente minutes l’Oslo­fjord jusqu’à Horten. En se penchant par-dessus bord pour apercevoir quelques saumons, ce sont en fait des méduses qu’on découvre. Le bateau passe au large de l’île de Bastoy, qui abrite une de ces prisons modèles norvégiennes, geôles sans barreaux qui présentent les plus faibles taux de récidive au monde. Un des voleurs du Cri et de La Madone au Musée Munch en 2004 y a été emprisonné. D’ailleurs, ce serait aussi dans la région, près de Moss, que les deux tableaux volés auraient été retrouvés.  Un dimanche matin, pas d’autre choix que le taxi pour rejoindre le bourg voisin d’Asgard­strand. Notre aimable conductrice nous conduit sur le seuil de la Munchs Hus. C’est une de ces maisons muséifiées – où l’on peine, la plupart du temps, à rencontrer l’âme de l’artiste défunt. Mais ici, sans doute parce que, quelques jours avant, nous avons passé des heures parmi les toiles de Munch à Oslo, cette maisonnette avec ses meubles et ses tissus défraîchis nous émeut. Quelques photographies d’époque témoignent de la véracité des lieux. Il faut dire aussi que c’est là qu’a eu lieu la séparation mouvementée d’avec la belle Tulla Larsen au cours de laquelle Edvard Munch a perdu une phalange d’un coup de revolver, et l’artiste y a peint quelques-unes de ses toiles les plus habitées de passion.  Ici, tout semble pourtant calme et bien rangé. On pourrait même écrire sobre s’il n’y avait ces cadavres de bouteilles de vin alignées sur une des étagères de l’armoire ronde, au coin de la pièce. Mais ce sont tout de même de grands crus bordelais. Un rayon pour les bouteilles, un pour les accessoires vestimentaires, un pour les tubes de couleur et les pinceaux.  En fait, quand le temps le lui permettait, Edvard Munch aimait peindre en plein air. On le voit sur des photos, devant son chevalet, dans le jardin d’Asgardstrand, et même à peu près dévêtu sur la plage, ou encore dans les rues de Kragero, entouré d’enfants curieux. Dans cette petite ville plus au sud, comme à Jeloya, le peintre a surtout cherché des ateliers assez grands pour préparer les vastes peintures qui orneront l’aula de l’Université d’Oslo. Et en les visitant pendant ce que les Scandinaves appellent la mi-été, c’est-à-dire vers le 20 juin, on comprend qu’il y a aussi trouvé leur lumière. Depuis la maison d’Asgard­strand, un terrain ombragé descend jusqu’au bord du fjord. Au début de l’été, une scène y était installée pour accueillir spectacles et concerts en hommage au peintre. Depuis là, on peut rejoindre le petit port et découvrir quelques installations d’artistes éga­lement inspirées par le peintre. Rien de très remarquable, si ce n’est peut-être celle d’Anna Widén, travail sensible sur le dehors et le dedans, fait de fenêtres et de grosses tresses végétales posées parmi les pommiers au fond d’un jardin.

«Cristallisation»

La maison de ce jardin est visible sur plusieurs tableaux de Munch, dont les Filles sur le pont, dont il existe une douzaine de variantes – certaines sont nommées Les Femmes sur le pont, qui toutes transmettent un autre état d’esprit du peintre, à un moment différent. A chaque fois, sur ce qui est en fait un ponton du port, des femmes plus ou moins jeunes sont disposées de manière singulière; elles sont en nombre variabée, font groupe ou se tournent le dos, et ce sont surtout les couleurs de leurs robes qui forment des contrastes et des harmonies, tant esthétiques que symboliques, tout à fait différentes d’une mise en scène à l’autre.  Dans une structure proche de celle du Cri, sauf qu’ici les diagonales du pont traversent la toile dans l’autre sens, Munch tente de transcrire un état d’esprit, non pas la nature telle qu’elle est, ou le portrait exact des gens, mais l’image qu’il s’en fait, une «cristallisation», selon son propre mot. «L’art est la forme que prend une image à travers les nerfs – le cœur – le cerveau – l’œil de l’être humain», écrit-il vers 1908. Le programme anniversaire et des liens avec toutes les «communes Munch», où il a vécu, sont disponibles sur www.munch150.no Sans aller jusqu’en Norvège, on visitera l’exposition «Edvard Munch, 150 chefs-d’œuvre», au Kunsthaus de Zurich du 4 octobre au 12 janvier. www.kunsthaus.ch

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Edvard Munch

Dans «Ecrits», publié par Jérôme Poggi, Presses du réel, 2011

«Les artistes d’un pays – les poètes – sont des phonographes sensibles – ils ont le don remarquable et douloureux de découvrir en eux les rayons – irradiés par la société. Les poètes en émettent un concentré. Si l’on chasse un artiste de son pays, on en chasse au même moment toute une charge d’énergie électrique»