La pénurie d’adresses IP menace l’Internet mondial. Faut-il s’en inquiéter?

Avenir Le dernier lot d’adresses IP, permettant d’identifier tout appareil connecté au Net, a été attribué la semaine passée. Alors que les signaux d’alarme se multiplient, la plupart des acteurs semblent pour l’heure bien passifs

«C’est complètement vide, il n’y en a plus.» Rod Beckstrom, responsable de l’ICANN, a eu le sens de la formule, jeudi dernier à Miami. Haute autorité de l’Internet au niveau mondial, l’ICANN a voulu émettre un ultime signal d’alerte: la pénurie d’adresses IP menace dangereusement, les toutes dernières étant sur le point d’être utilisées. Du coup, le spectre d’une paralysie du réseau ressurgit – mais voilà, il semble nettement plus crédible que celui du bug de l’an 2000. Voici des pistes pour y voir plus clair – voire même pour briller lors de dîners mondains.

De quoi parlons-nous?

Chaque objet connecté à Internet possède sa propre adresse IP, soit un identifiant unique. Et ce grâce à la norme IPv4, qui autorise des adresses à quatre octets, soit quatre nombres, de 0 à 255, qui se suivent. Le calcul est simple: avec toutes les combinaisons possibles, il existe ainsi au maximum 4,3 milliards d’adresses IP disponibles. En 1981, cela semblait plus que suffisant. «Comment diable pouvions-nous savoir à l’époque combien d’adresses seraient nécessaires», s’est exclamé en janvier Vinton Cerf, l’un des pères d’Internet.

Du coup, quel est le problème?

Au début d’Internet, ordinateurs et sites web étaient connectés. Puis ces objets se sont multipliés. Aujourd’hui, téléphones mobiles, téléviseurs, GPS, voitures, frigos, machines industrielles ou encore consoles de jeu ont une adresse IP. Il y a beau n’avoir «que» 2,08 milliards d’internautes sur Terre (chiffres 2010 de l’Union internationale des télécommunications), les appareils connectés prolifèrent. Du coup, la pénurie menace.

Mais cela fait longtemps que l’on parle de cette pénurie…

C’est vrai. Mais cette fois, elle se rapproche sérieusement. La semaine passée, la zone Asie-Pa­cifique a été dotée de deux des sept derniers blocs d’adresses. Il ne reste plus que cinq lots dotés chacun de 16,7 millions d’adresses IP à distribuer parmi cinq régions (Amérique du Nord, ­Europe - Moyen-Orient, Afrique, Asie-Pacifique, Amérique du Sud). Ensuite, ces adresses sont réparties entre les fournisseurs d’accès.

Personne ne peut dire quand toutes ces adresses seront attribuées. Fin 2011? Début 2012? En tout cas, la date se ­rapproche. Plusieurs entreprises ont mis au point des comptes à rebours pour prédire cette date – prudence quand même, car ce sont souvent ces entreprises qui ont des intérêts financiers pour la migration vers la future norme…

Quel futur après l’IPv4?

La norme IPv6, créée en 1995 déjà. Cette norme comprend des adresses à 128 chiffres, soit un total de 340 sextillions – un sextillion étant un chiffre suivi de 36 zéros. De quoi tenir a priori très longtemps. Mais voilà, pour l’heure, selon les estimations de Google, seul 0,2% du trafic mondial sur le Net s’effectue en IPv6.

Qui devrait faire quoi?

La responsabilité incombe surtout aux fournisseurs d’accès, qui doivent migrer une partie de leur matériel et mettre à jour leurs logiciels. «Nous y travaillons depuis un moment, et nous serons prêts le jour venu, explique Christian Neuhaus, porte-parole de Swisscom. Les deux normes vont exister longtemps en parallèle, et la transition se fera en douceur». De leur côté, Google, Facebook et Yahoo se mobiliseront le 8 juin prochain – leur page d’accueil sera alors accessible en IPv6.

Quel impact pour les internautes?

A terme, il leur faudra changer de modem à la maison. Les fournisseurs d’accès n’ont pas encore réfléchi aux détails, car cela ne devrait pas intervenir avant deux ou trois ans. Côté appareils et logiciels, tant Windows que les derniers iPhone ou téléphones tournant sous Android sont déjà prêts pour l’IPv6.

Y a-t-il des risques de bug?

Si l’un des acteurs majeurs de l’Internet ne devait pas être prêt à temps, quelques petits ralentissements seraient possibles. Mais de loin pas un blocage complet du Net.