Péril sur les oliviers, or vert des Pouilles

Péril sur les oliviers, or vert des Pouilles

Environnement Symboles de paix et de longévité, les oliviers millénaires du sud de l’Italie sont menacés par une terrible épidémie

Le responsable serait une bactérie venue d’Amérique

Les autorités prévoient d’abattre des milliers d’arbres, ce que les habitants refusent

«Ces arbres, c’est la plus belle chose jamais sortie de cette terre rouge. Et regardez où nous en sommes», lâche, accablé, Antonio Provenzano, en inspectant ses oliviers. De leur feuillage, il ne reste plus que quelques branches encore en vie. «J’essaie d’élaguer les branches malades, mais ce sont plus des soins palliatifs qu’autre chose, ajoute cet oléiculteur de 48 ans. De mémoire d’homme, on n’a jamais vu ça.»

La situation est encore plus critique chez son voisin, dont les oliviers n’ont plus la moindre feuille. Laissés tels quels, sans aucun entretien, leurs troncs hirsutes les font ressembler à des décors de film d’horreur. A voir un tel spectacle, on se croirait en plein hiver. Sauf que le soleil brille fort en cette journée d’avril et qu’à cette époque de l’année, ces oliviers sont censés afficher un feuillage dense, d’un joli vert argenté. Ce mal mystérieux qui les ronge est à la une de tous les journaux ici dans les Pouilles et en particulier dans le Salento, talon de la péninsule italienne.

Tout a commencé il y a quelques années, en 2013 officiellement, bien que certains assurent avoir eu des arbres malades à partir de 2007 ou 2008. Normalement épanouis dans un climat sec, les oliviers ont commencé à souffrir de dessèchement spontané ou «dessicamento spontaneo» dans la langue de Dante. Les scientifiques parlent du syndrome de dégénérescence précoce de l’olive. Le responsable serait une bactérie, Xylella fastidiosa, que des chercheurs de l’Université de Bari ont récemment identifiée dans des échantillons d’oliviers malades. Lorsqu’elle contamine un arbre, Xylella s’installe dans le xylème, la partie du bois où circule la sève. Au fur et à mesure qu’elle prolifère, elle obstrue ses vaisseaux, empêchant l’eau et les minéraux de circuler. Résultat, l’arbre se flétrit puis finit par mourir comme par étouffement. La maladie se propage ensuite grâce à des insectes tels que la cicadelle, une sorte de sauterelle qui transmet Xylella aux arbres dont elle suce la sève.

Si Xylella est bien la responsable de la maladie des oliviers, alors il y a de quoi s’inquiéter. Car ce micro-organisme est connu des scientifiques, et pas en bien: il ravage les vignes californiennes depuis la fin du XIXe siècle et a peu à peu contaminé tout le continent américain, provoquant à chaque fois d’irréversibles dégâts sur les citronniers, lauriers-roses, caféiers et autres cultures. La découverte de son arrivée sur le Vieux Continent ne laisse donc rien présager de bon. Comment a-t-elle pu débarquer dans le Salento? D’après l’enquête menée par le parquet de Bari, deux hypothèses se dégagent. La première: Xylella serait arrivée cachée dans le tronc de certaines plantes ornementales importées d’Amérique centrale. La seconde: elle aurait légalement traversé l’Atlantique pour être étudiée lors d’un atelier scientifique de l’Institut agronomique méditerranéen à Bari en 2010.

Inconscientes de la gravité de la situation, ou préférant l’ignorer, les autorités régionales ont tardé à réagir. «L’Etat nous a complètement abandonnés, analyse Antonio Provenzano. Il n’y a aucun quadrillage du territoire, on ne nous demande aucun signalement d’arbre malade.» En effet ni les scientifiques ni les services du Ministère de l’agriculture ne semblent savoir combien d’arbres sont réellement infectés. «Ici les informations s’échangent de bouche à oreille sur la place du village», poursuit Antonio Provenzano. Dans ce climat confus propice aux informations contradictoires, l’Italie a finalement produit un plan de lutte dont la pierre angulaire est l’abattage de milliers d’oliviers infectés, ainsi que l’épandage massif de pesticides et d’herbicides pour limiter la propagation des insectes vecteurs. Sur les quelque 50 millions d’oliviers qui pousseraient dans toutes les Pouilles, le gouvernement a d’abord prévu d’en couper un million, avant de ramener ce nombre à une fourchette plus réaliste, de 10 000 à 35 000 arbres. Les sept premiers sont tombés le 13 avril, malgré la résistance sur place de quelques activistes.

Couper les oliviers constitue un crime de lèse-majesté pour nombre d’habitants des Pouilles, à commencer par Antonio Provenzano. «Sans mes oliviers, tout ça n’en vaut plus la peine, lâche-t-il en montrant du menton le chantier de sa future maison jouxtant son oliveraie. Tant qu’il leur restera ne serait-ce qu’un seul rameau en vie, je les protégerai, même si je dois m’y enchaîner.» Au-delà de ses projets personnels fortement remis en question, c’est tout le sort des Pouilles qui l’inquiète. Avec 40% de la production totale d’huile d’olive italienne, la région, déjà pauvre, se retrouverait dans une situation économique catastrophique. Symboles de paix et de longévité, surnommés l’or vert des Pouilles, les oliviers sont aussi et surtout partie intégrante de l’identité de la région. Leur disparition serait vécue comme un traumatisme. «Vous ne pouvez pas vous rendre compte à quel point ce serait un drame pour toutes les Pouilles», résume l’oléiculteur.

Une telle hécatombe signerait en outre la fin d’un mode de culture traditionnel très ancré dans le Salento. C’est du moins ce que redoute Tina Minerva, militante au sein de l’association d’agriculteurs bio Spazi Popolari. Emmitouflée dans sa doudoune noire malgré les 20 degrés, elle vilipende la mauvaise gestion de l’épidémie, avec de vifs gestes des mains. «C’est à se demander s’il n’y a pas une volonté de tuer ces oliviers», s’emporte-t-elle en rappelant que la disparition de nombreux petits oléiculteurs ne ferait pas que des malheureux. Elle cite notamment la Coldiretti, la plus grande confédération italienne des agriculteurs, partisane selon elle d’une agriculture industrialisée, ou encore les firmes agrochimiques, pour qui ce nouveau fléau constitue avant tout un nouveau marché. Alors l’abattage et les produits chimiques, Tina ne veut pas en entendre parler. Elle est persuadée qu’il est possible de faire reculer l’épidémie avec des méthodes respectueuses de l’environnement, et tient à nous le prouver.

Le cœur de la zone infectée, quelque part entre Gallipoli et Sannicola, n’est que sécheresse et désolation. Tina nous emmène droit vers une oasis de verdure qui résiste effrontément à la maladie. Les oliviers y vivent en pleine forme. Par quel miracle? Experte en agronomie, la jeune femme explique que depuis janvier 2014, ces arbres sont traités «avec des pratiques agricoles adaptées». Les herbes dans lesquelles pondent les cicadelles sont arrachées, les branches des oliviers ne sont jamais coupées au-delà d’un certain diamètre pour préserver la vigueur des arbres, et des espèces dites symbiotiques sont plantées près des racines pour favoriser leur coopération mutuelle. Exemple, des pieds de fèves qui «enrichissent le sol en azote et décompactent la terre autour des racines». Tina Minerva insiste: il n’y a dans ces pratiques rien de nouveau, tout au plus s’agit-il d’usages oubliés ou négligés. «Nous n’avons pas la science infuse, nous essayons simplement de soigner ces oliviers. Le gouvernement, lui, n’a qu’une idée en tête: éradiquer Xylella, alors qu’on ne sait même pas si c’est elle la responsable de la maladie.» C’est là un autre point de désaccord majeur avec les autorités: s’appuyant notamment sur des travaux d’agronomes de l’Université de Foggia, ainsi que sur des résultats d’analyse microbiologique, elle estime que la maladie ne serait pas due à une bactérie, mais à un champignon. Une information qui pourrait changer la donne, car cela changerait complètement la stratégie à adopter. Ayant pris connaissance de ces éléments nouveaux, l’Autorité européenne de sécurité des aliments s’est d’ailleurs engagée à publier un nouveau rapport scientifique sur la maladie d’ici à fin avril. Antonio Provenzano a les yeux qui brillent d’admiration devant ces beaux oliviers qui narguent l’épidémie. «Voir cela par moi-même me redonne espoir. Mais il faudra revoir toutes nos pratiques agricoles, et ce sera sans doute le plus compliqué.»

«Tant qu’il leur restera ne serait-ce qu’un seul rameau en vie, je les protégerai, même si je dois m’y enchaîner»

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