Peter Doherty, sang d’encre

Dès le 7 mars, au domaine de Villette, à Genève, la «rock star» expose une trentaine de toiles récentes, à teneur autobiographique. Crayons, acrylique, collages, lettrisme, l’œuvre est brouillonne, sincère, attachante et encore abordable

Il utilise tout ce qui permet d'écrire, de dessiner ou de colorier: le sang, l'encre, les stylos, ses doigts, des feutres et même des seringues. Il n'est pas plus méthodique avec ses supports. Il prend ce qu'il a sous la main: vieux journaux, cartons, carnets, toiles bon marché. C'est un chineur urbain. Dès qu'il voit quelque chose par terre qui l'intrigue ou le séduit, il le ramasse et le recycle. Ceux qui ont vu son appartement parisien parlent de capharnaüm. Insomniaque, il travaille la nuit, produit beaucoup, sans prétention, sans démarche intellectuelle précise. C'est sa vie qu'il raconte et son identité qu'il interroge, de toiles en collages, de dessins en installations. «Je ne sais pas qui je suis», dit ce fils d'Albion qui a peint un autoportrait sans visage. Il n'a jamais fait d'école d'art, c'est un autodidacte.

Il pourrait être un artiste d'art brut s'il n'était pas si célèbre. Mais il est célèbre Peter Doherty, icône du star-système au point d'avoir été traqué jour et nuit par les tabloïds, surtout dans sa période Kate Moss. Célèbre pour ses frasques qui l'ont conduit en prison. Célèbre pour ses provocations, ses cabotinages et ses allers et retours en cure de désintoxication. L'ex-leader des groupes Libertines et Babyshambles vit aujourd'hui à Paris et serait ravi de devenir Français le jour où il parlera mieux la langue d'Antonin Artaud, un de ses maîtres, comme William Black ou Oscar Wilde. Le XIXe siècle l'inspire, jusqu'à son look de dandy sombre et un peu trash. Est-ce pour cela que la réalisatrice Sylvie Verheyde l'a choisi en 2012 pour incarner Octave, le héros romantique de Confession d'un enfant du siècle, d'après Musset? En tout cas, il a pris l'affaire au sérieux. Le premier jour du tournage, Peter Doherty connaissait le texte par cœur. Selon ses amis, il a le goût du passé, une certaine nostalgie du beau geste. Il écrit à la main et toujours à la plume. Le lettrisme fait partie de son système: il aime la lettre pour son graphisme, l'écriture pour ses sons.

C'est «sa sincérité, sa spontanéité chargée d'émotions intenses» qui a séduit Géraldine Beigbeder, écrivain et cousine de Frédéric, devenue son agent, à la faveur d'une rencontre à Camden où il lui avait montré quelques-unes de ses œuvres. Elle a eu le coup de foudre pour cet artiste en ébullition permanente. «Il écrit, compose et peint. C'est un artiste complet. Avec lui, tout procède de tout, rien n'est indissociable. Une poésie devient chanson, puis tableau, puis une vidéo, puis à nouveau une chanson… Il recycle tout. Pour moi, c'est un wild genius child. Il se sent enfant, il crée comme un enfant, à la fois très vulnérable et très fort, sans limites. Le chaos lui est familier.» C'est aussi un hyperactif si on en croit sa curatrice, qui désormais lui achète des pinceaux et des toiles de meilleure qualité. «Peter Doherty est toujours en mouvement, les gens ont du mal à le suivre. Je crois que je ne l'ai jamais vu sans une guitare, un crayon, un carnet, il est toujours en train de créer.»

En train de rêver aussi. Géraldine Beigbeder qui commence à bien le connaître parle d'un garçon généreux, soucieux du talent des autres. «Il voudrait fonder un mouvement comme celui des artistes de la Factory, avec ceux qui ont les mêmes aspirations, et écrire un Manifesto.» Dans l'exposition présentée à Genève, Flags from the old Regime, il cosigne certaines toiles avec Alizée Meurisse. Il y a quelques années, il voulait aussi faire un album avec Amy Winehouse, son double féminin. Cela ne s'est pas fait. A défaut, Peter Doherty en a fait un sujet récurrent de ses toiles.

Photo©Peter Doherty

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