Déjeuner avec Jean-Claude Pont

Le philosophe qui a fait trembler l’Hôpital du Valais

Le professeur retraité de l’Université de Genève se bat depuis deux ans pour faire entendre sa vérité dans le Vieux Pays

Avec un petit côté «whistleblower»

«Vous voyez un mensonge gros comme le monde et vous ne dites rien?» Jean-Claude Pont, professeur d’histoire et de philosophie des sciences à l’Université de Genève aujourd’hui retraité, est connu en Valais pour son côté whistleblower. Il l’a amené à se battre bec et ongles contre l’omerta qu’il voyait peser sur l’Hôpital du Valais.

Après une série de crises médiatisées entre autres par la voix de Jean-Claude Pont – et dont le couronnement a été la révélation qu’un chirurgien opérait à Sion en regardant des matches de football à la télévision –, l’institution a changé de conseil d’administration in corpore au début de l’année, et des têtes ont roulé. Les difficultés semblaient résolues. Mais Jean-Claude Pont reste prompt à la critique. «Cet aspect combatif fait partie des accidents de ma vie, j’ai le plus souvent appuyé des idées très consensuelles», se défend-il.

Il a choisi de manger chez Didier de Courten, un ami mais aussi un participant fidèle de la course Sierre-Zinal, qu’il a fondée il y a bientôt quarante ans. «Didier de Courten abat ce dénivelé en un temps record de trois heures.» Ancien guide de montagne, lui-même parcourt encore en un peu plus de six heures ce qui en demanderait neuf à un promeneur moyen. Jean-Claude Pont a pourtant 71 ans.

Pour la pause de midi, c’est la brasserie qu’il choisit; «pas le restaurant gastronomique, qui mérite une occasion particulière». Un plat après l’autre, il dessine une vie protéiforme. Celle d’un montagnard élevé à la transhumance, d’un mathématicien philosophe et professeur d’université, d’un citoyen engagé qui se choisit des combats pour «ne pas être complice de contre-vérités».

Pendant l’apéro, il empoigne un bout de papier. Il griffonne des lignes et explique pourquoi l’axiome sur les parallèles d’Euclide n’est pas démontrable. «Le jour où un mathématicien s’est rendu compte que ce principe était un présupposé que l’on pouvait considérer comme faux, il a donné naissance à la géométrie non euclidienne, un univers intellectuel nouveau et bouleversant, un ensemble absolument magnifique.» Cette passion mathématique a conduit l’Anniviard en Russie pour étudier les écrits de Lobatchevski, l’un des inventeurs de cette géométrie révolutionnaire. L’aventure a forgé sa pensée à un certain relativisme proche de celui d’Henri Poincaré.

«Quand j’enseignais au collège, je me demandais si on avait le droit d’enseigner la géométrie aux jeunes sans s’être posé la question de ce qu’est un point, une droite. J’ai alors découvert que ce sont des indéfinissables.» En cherchant au-delà des acquis et des principes admis, Jean-Claude Pont tombe dans la philosophie. «Les principes de la physique, les axiomes mathématiques sont des conventions, mais pas des nécessités de la raison. J’ai appris à détecter les paradigmes qui sous-tendent le travail des scientifiques. L’histoire permet de rendre compte du statut de ces principes souvent présents dans le discours scientifique, à l’insu même des savants.» Il devient professeur ordinaire responsable de la chaire d’histoire et de philosophie des sciences de l’Université de Genève, où il restera jusqu’à sa retraite.

«C’est presque dommage de parler, alors que la nourriture est si bonne», s’exclame-t-il quand arrivent les amuse-bouches. Il lâche papier et crayon et oriente la conversation vers des sujets plus légers. «J’ai eu ce poste à l’université un peu par accident. Parmi 90 candidats, je n’avais pas de risque d’être choisi», plaisante-t-il. Jean-Claude Pont aime bien cette formule qu’il utilise souvent en ajoutant: «En rentrant un peu tard après la dernière sélection où nous n’étions plus que deux candidats, j’ai découvert un mot de ma femme sur la table disant que je n’étais pas deuxième!»

Il a consacré une grande partie de ses deux dernières années à porter les doléances de certains médecins de l’hôpital valaisan. A rebrousse-poil du ministre Maurice Tornay, du médecin cantonal, des cadres de l’hôpital. Un livre à la clé, Le Réseau Santé Valais dans la tourmente. L’institution a porté plainte contre lui et contre son acolyte, l’ancien conseiller d’Etat Serge Sierro, pour atteinte à l’honneur. «Ces accusations ne tenaient en rien et c’est tout naturellement – et par philanthropie – que le nouveau conseil d’administration a retiré sa plainte en prenant les frais juridiques à sa charge», précise-t-il.

En Valais, on a murmuré que le mathématicien avait pris parti entre les hôpitaux lausannois et genevois qui se disputaient des accords avec le Valais, qu’il luttait contre le PDC, que l’Anniviard en lui luttait pour la survie de l’Hôpital de Sierre, où il aurait des intérêts financiers… Il dément toutes ces hypothèses. «C’est une action citoyenne uniquement. Quand quelqu’un a des arguments qui dérangent, il est plus facile de dénigrer sa personne que de répondre à son propos.»

Il raconte avoir entendu les premières plaintes des médecins lors des amicales des chirurgiens romands où il était animateur. «J’ai d’abord pensé que c’était des querelles corporatistes avant de comprendre, au fil des années, que le problème était réel. J’ai essayé de mobiliser les médecins à parler mais il aura fallu attendre l’affaire Savioz pour qu’ils le fassent. Si vous saviez combien d’entre eux m’ont donné des rendez-vous la nuit et en secret pour être sûrs qu’on ne nous voie pas ensemble!»

Après la nomination de Charles Kleiber, ancien secrétaire d’Etat à l’Education et à la recherche, à la présidence du conseil d’administration de l’hôpital, la tourmente semblait s’être calmée. «Nous avons été reçus à plusieurs reprises et nous avons été entendus, puisque certains cadres dont nous avons demandé la démission quittent l’institution», reconnaît Jean-Claude Pont. «Puis les choses ont commencé à se gâter. Charles Kleiber exerce sa bienveillance d’une façon unilatérale et seuls en bénéficient les gens de son bord», estime-t-il aujourd’hui, faisant allusion au «clan» du médecin cantonal. «Tout cela était prévisible dès lors que l’on savait que c’est le médecin cantonal qui avait engagé Charles Kleiber, un vieil ami.»

Fidèle à ses habitudes, il étaye son propos de documents et de multiples exemples. «Le médecin cantonal se retrouve toujours à tous les points charnières de l’organisation de la santé.» Il dénonce encore les manœuvres contre les cardiologues de la Clinique de Valère, qui consiste à retirer la cardiologie interventionnelle de leur mandat de prestation. Ce dossier semblait être résolu mais «l’Etat du Valais a déposé auprès du Tribunal fédéral un rapport contenant des contre-vérités».

Son amour de la vérité, justement, a aussi poussé le scientifique à dénoncer les thèses du réchauffement climatique. «Je suis un inconditionnel de la protection de l’environnement, mais pas au prix de mensonges aussi énormes.» Après argumentation, il compare cette mode intellectuelle au veto ecclésiastique imposé à Galilée et à ses confrères, alors qu’ils tentaient de faire entendre l’idée d’héliocentrisme. «Au début, les recherches sur le réchauffement climatique ont été lancées et soutenues financièrement par Margaret Thatcher. Cela servait les intérêts du nucléaire, qui devenait une énergie intéressante face aux dégâts occasionnés par le CO2

Au dessert, Jean-Claude Pont regrette de ne pas avoir pris la parole pendant la campagne sur l’initiative Weber. Son avis est cette fois beaucoup plus consensuel. Comme beaucoup de Valaisans, il regrette ce qu’il considère comme un coup porté au fédéralisme.

«Quand quelqu’un a des arguments qui dérangent, il est plus facile de le dénigrer que de lui répondre»