C'est l'exposition de l'année, Picasso et les Maîtres. Tout y est superlatif. D'abord le héros de l'aventure, Pablo Picasso (1881-1973), le peintre qui domine tout le XXe siècle par la variété et la richesse de son œuvre. Ensuite les artistes qui l'ont inspiré, qu'il a imité, pillé sans autre forme de procès, avec une verve insatiable jusqu'à la fin de son existence quand, à plus de 90 ans, il fait des clins d'œil à Degas allant observer les ébats dans les maisons closes de Paris ou à Rembrandt, au vieux Rembrandt qui l'accompagnait dans sa propre vieillesse. Ils sont là, Picasso et les Maîtres, pas ses maîtres, très vite ses égaux. Ceux qu'il a vus au Prado, dans sa jeunesse, les Velasquez, Goya ou Zurbaran. Ceux du Louvre, où il s'est rendu dès son arrivée à Paris tout au début du XXe siècle: Delacroix, Manet, Poussin, Rembrandt, Titien, Chardin, Ingres, Courbet, Van Gogh. Ceux qu'il a rencontrés ou qu'il aurait pu rencontrer, parce que leur vie fut un temps contemporaine de la sienne: Cézanne, Gauguin, Degas, Lautrec, Rousseau.

Une liste incroyable d'artistes, autant de chefs-d'œuvre. Et trois lieux pour toutes ces splendeurs. Les galeries nationales du Grand Palais, avec quelque 210 tableaux. Le musée du Louvre avec Les Femmes d'Alger dans leur appartement d'Eugène Delacroix (1834) et une dizaine des quinze variations que ce tableau a inspirées en 1954-1955 à Picasso. Le musée d'Orsay avec Le Déjeuner sur l'herbe d'Edouard Manet (1863) et une quarantaine de peintures, dessins, gravures et maquettes exécutés par Picasso entre 1954 et 1962. Le dernier cycle d'une série commencée avec Delacroix. Et suivie d'autres tableaux plus isolés, comme L'Enlèvement des Sabines ou Le Massacre des Innocents d'après Poussin (1594-1665) en 1963. Sans compter l'évocation de chefs-d'œuvre de l'art allemand, comme La Crucifixion de Matthias Grünewald (1480-1528) ou les beaux portraits de femmes de Cranach l'Ancien (1471-1553). Il en manque, peu; l'un des plus important pour l'artiste à la fin de sa vie, le magnifique Autoportrait de Rembrandt avec Saskia (1635), cette ode à l'amour si chère à Picasso, qu'il a aussi réinterprété et qui est resté à Dresde.

La liste de ces noms est longue. Elle pourrait l'être encore plus. Ennuyeuse? Il n'y a rien d'ennuyeux dans cette exposition en trois parties, car Picasso s'amuse en réfléchissant à l'art, il lui tend son miroir, il joue, et nous distrait comme un magicien. Il nous rend subitement aimables tous ces tableaux historiques qui peuvent paraître bien loin du spectacle visuel qui nous entoure aujourd'hui. Imaginez Picasso enfant. A 15 ans, il sait tout faire. Son père, qui est professeur de dessin, l'a engagé dans la peinture. Très vite il s'aperçoit que son fils est doué, très doué, qu'il est dépassé, que le bonhomme lui échappe, et va d'ailleurs s'encanailler dans les tavernes. A 15 ans, Picasso sait dessiner comme les artistes de la Renaissance (plusieurs feuilles en témoignent au début de l'exposition du Grand Palais). A 20 ans il a déjà exécuté des portraits et des autoportraits dans le style de Velasquez ou de Goya. Bientôt, il passera par Gauguin, Cézanne et d'autres.

Quand on a le crayon maladroit, un don pareil semble un cadeau tombé du ciel, un champ infini de possibilités. En fait, l'embarras du choix est une malédiction. Picasso déprime, il ne sait par où commencer. Il hésite, passe d'un style à l'autre: portraits sombres de la période bleue, saltimbanques de la période rose. Il lui faudra sauter par-dessus ses propres dons pour pouvoir continuer à peindre, casser la baraque, réinventer la peinture. Imaginez un jeune homme pour qui le monde se résume à l'art et aux artistes, à la famille, aux bistrots, aux femmes bien sûr, qui vont l'accompagner d'un bout à l'autre pour le meilleur et pour le pire. Chez Picasso, le monde est proche, il est comme un tableau, comme ses tableaux. Picasso a le nez dessus et sans cesse les images des autres artistes l'accompagnent. Il se débat, il se battra avec elles, toute sa vie, bataille d'admiration, mais aussi de libération. Car la peinture est son monde. Il voit tout depuis la peinture, l'amour, les femmes, la politique. Il est peinture. Qui sait, le dernier dans son genre. L'exposition du Grand Palais raconte l'histoire de cet homme et des autres hommes qui étaient ses compagnons de destin, même s'ils étaient morts bien avant sa naissance. La tradition est en lui, aussi bien quand il l'embrasse que quand il s'en débarrasse à grands coups de pinceau furieux.