Pierre Lagrange: «Le public a le droit de participer aux débats scientifiques»

Comment expliquer pareille cacophonie? Interview.

Pourquoi la mise en marche d'un prodigieux mais inoffensif accélérateur de particules a-t-elle suscité la cacophonie que l'on connaît aujourd'hui? Pierre Lagrange, sociologue des sciences à Paris, dénonce une «incompréhension mutuelle» entre communauté scientifique et grand public.

Le Temps: Comment en est-on arrivé à parler de «fin du monde»?

Pierre Lagrange: Devant ce genre de phénomènes, il est essentiel d'identifier correctement les acteurs. L'idée de «fin du monde» a été ressassée par certains journaux désireux d'attirer l'attention du public par des titres chocs. Cela ne suffit pas cependant à expliquer son impact. Si elle a suscité une certaine émotion, c'est que nous vivons actuellement dans un univers peuplé d'incertitudes. La bombe atomique en 1945 avait donné à l'humanité un sentiment de précarité. Après une période d'insouciance, le réchauffement climatique reproduit la même impression. On est passé en peu de temps d'une époque où la fin du monde paraissait une perspective lointaine à une autre où elle semble pouvoir survenir très vite. Chaque fois que j'appuie sur un aérosol, que j'ouvre mon frigo ou que je mets en marche ma voiture, je me demande si je ne suis pas en train de contribuer à un dérèglement dangereux. Le changement est radical. L'idée de «fin du monde» ne nous est plus étrangère: nous la trimbalons désormais avec nous au quotidien.

- Parleriez-vous de «peur»?

- On ne peut pas réduire le sentiment du public (ni le «public» lui-même) à un mot, surtout pas à un mot aussi caricatural. Bien des histoires de panique sont de pures inventions. La fameuse émission d'Orson Welles sur le débarquement des Martiens en 1938 n'a jamais provoqué, par exemple, d'hystérie. C'est de la légende. Mais les gens, oui, se posent des questions, émettent des doutes, peuvent connaître à juste titre certaines appréhensions.

- A juste titre?

- Les physiciens ont mis des décennies pour commencer à saisir la réalité des particules. Ils ne peuvent pas s'attendre à ce que le public comprenne spontanément cette même matière. D'autant que le vocabulaire employé pour décrire ce genre d'expériences est souvent incompréhensible. Cela tient du test de Rorschach: on montre au public une tache noire (des mots aussi opaques que «boson de Higgs» ou «particules supersymétriques») et on lui demande d'imaginer quelque chose à partir de là. Et puis, les gens ont des raisons de se méfier des scientifiques et des Etats qui les soutiennent. Combien de fois ont-ils entendu qu'ils ne couraient aucun risque avant d'apprendre que tel n'était pas le cas. Souvenez-vous de l'amiante prétendument inoffensif ou du nuage de Tchernobyl qui n'avait pas passé, soi-disant, la frontière française...

- Le grand public se méfie des scientifiques?

- Je ne serai pas aussi catégorique. Il peut nourrir une certaine méfiance envers eux, mais comme il peut en avoir à l'égard des hommes politiques ou de n'importe quel porte-parole. Discuter la science ne signifie pas vouloir abattre la science. Le sentiment qui domine est l'envie de participer. Or, cette envie est parfaitement légitime.

- Expliquez-vous...

- Il est loin le temps où les scientifiques étaient déconnectés de la société, où les expériences qu'ils menaient à l'intérieur de leur laboratoire avaient peu d'incidence à l'extérieur. Au XXe siècle, les scientifiques, à commencer par les physiciens d'ailleurs, se sont rapprochés des Etats pour se mettre à leur service, en leur fournissant notamment de nouvelles armes, et pour leur demander en retour un soutien financier. Le grand public possède là deux bonnes raisons de se mêler de science: parce qu'il en subit les effets et parce qu'il la paie. Et il a le droit de le faire.

- La plupart des gens ne manquent-ils pas de culture scientifique pour se mêler de ces affaires?

- La science n'a jamais été aussi opaque. Et pourtant elle ne s'est jamais autant appuyée sur la société pour conduire ses travaux. Pour ne prendre que cet exemple, le nouvel accélérateur du CERN est si cher qu'il n'aurait jamais pu voir le jour sans l'argent de M. Tout-le-monde. C'est là un paradoxe, qui prouve que les gens appuient globalement la recherche même s'ils sont loin d'en comprendre tous les tenants et aboutissants. Je suis moins choqué par le désintérêt prétendu de la société pour la science que par le désintérêt souvent méprisant de la communauté scientifique pour la société. Nous avons longtemps qualifié les autres cultures de sauvages, avant de construire des musées pour les exposer et venir se pâmer devant elles. Eh bien, certains scientifiques n'ont pas retenu la leçon. Pour eux, les personnes qui ne partagent pas leurs connaissances ne peuvent qu'être des brutes épaisses.

- La cacophonie actuelle peut-elle avoir un effet positif?

- Sans doute. Si elle convainc les uns et les autres que nous devons inventer de nouvelles manières de vivre ensemble pour mieux nous comprendre. Au lieu de nous regarder, comme c'est souvent le cas, en chiens de faïence.

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