Les Terriens font face à un nouveau service d’envergure majeure sur Internet. Depuis une semaine, Google utilise l’historique des recherches des internautes pour afficher des publicités ciblées. Et ce où qu’ils se trouvent. Prenons une femme qui a utilisé Google à plusieurs reprises pour s’informer à propos d’un crédit pour une voiture. Elle verra désormais s’afficher des publicités, spécialement ciblées pour elle, pour des organismes de prêt, sur ses sites préférés: un blog québécois sur la cuisine, un site américain sur le multimédia, son site suisse d’informations culturelles et même les vidéos de YouTube. Partout? Presque. Car aujourd’hui, des centaines de milliers de sites comptent sur Google pour afficher, chez eux, de la publicité.

Un tentacule de plus pour la pieuvre Google, hurlent les défenseurs des libertés individuelles, peu convaincus par ses explications techniques pour désactiver ce service. La firme étend son territoire et chacune de ses actions nous affecte directement. Un exemple? Le 24 février, Gmail, son service de messagerie, est inaccessible pendant plusieurs heures. Rien que de très banal. Ses 113 millions d’utilisateurs patientent. Mais pas qu’eux: la panne paralyse totalement la messagerie de Sunrise, car elle repose entièrement sur celle de Google.

Le 31 janvier, le résultat d’une panne quasi totale de 58 minutes du moteur de recherche a eu une conséquence impressionnante: le trafic mondial vers des sites a chuté en moyenne de 21,3%, avec un plus bas à 29,3. Révélateur: sans Google, certains internautes éteignent leur PC. Car ils n’ont, de loin, pas tout le réflexe d’utiliser Yahoo! ou Microsoft.

Omniprésent, efficace à en devenir hégémonique, Google avance vite. Ses fondateurs, Larry Page et Sergei Brin, se sont donné pour mission d’organiser l’information de la planète. Et la création d’un moteur intelligent progresse. Tapez «combien de mois en 13,5 ans?», Google répond «162 mois». «Le moteur de recherche parfait pourrait savoir exactement ce que l’utilisateur pense», dit souvent Larry Page, cofondateur de Google. Les rumeurs entourant le lancement prochain de Wolfram Alpha, un moteur de recherche concurrent capable de comprendre les questions, ne doivent ainsi pas impressionner Google.

La firme étend ses activités d’archivage et de recherche et ce qui est vu comme une vampirisation inquiète. «Le pouvoir d’organiser l’information est très proche du pouvoir de contrôler l’information, analyse Greg Lastowka, professeur à la Columbia Law School. Le contrôle effectué par Google sur les données, tels les livres, est un problème.» Jürgen Galler, directeur de la gestion des produits de Google, réfute l’accusation: «Nous n’avons aucune intention cachée, et notre but est de donner accès à l’information, et ce toujours avec l’accord des ayants droit.»

Un argument qui ne fera pas taire les critiques. Car quel usage précis fait Google de toutes ses données? «La société agit dans le bon sens. Mais nous devons avoir une tierce partie qui puisse vérifier les agissement de Google, estime Frank Pasquale, professeur de droit à l’Université de Yale. Il faudrait ainsi vérifier que les recherches soient anonymisées, comme l’annonce la société.» «Nous respectons scrupuleusement tant les lois locales que nos principes écrits, affirme Jürgen Galler. La confiance de nos utilisateurs est très importante pour nous, nous respectons leur vie privée. Les internautes ont accès à tous nos règlements, expliqués sous forme de textes, d’images ou même de vidéos sur YouTube. Mais sachez que peu cliquent sur le lien «confidentialité» sur notre page d’accueil». Et de conclure: «Peut-être que les médias voient Google comme une source de problème. Mais cela préoccupe moins les internautes.» Greg Lastowka n’est pas convaincu: Google fait des progrès pour mieux respecter la vie privée, «mais il y a et il y aura toujours des soucis majeurs dans ce domaine».

Google pose aussi la question très sensible des critères utilisés pour l’affichage des dix premiers résultats lors d’une recherche – les suivants n’étant consultés que de façon marginale. «Imaginez que vous soyez à la recherche d’un job et que vous soyez satisfaits des résultats vous concernant sur Google. Or votre employeur potentiel a personnalisé ses résultats de façon à trouver des résultats compromettants. Comment parviendrez-vous à simuler sa propre recherche?», interroge Frank Pasquale. Plusieurs fois avancée, l’idée de demander à Google quels algorithmes il utilise n’a jamais été débattue: la firme ne divulguera jamais son secret le plus précieux. D’autant plus, plaide-t-elle, qu’ouvrir ses livres de code informatique permettra à tout un chacun de biaiser les résultats en sa faveur…

L’ambition de la firme d’héberger des contenus alimente de nouvelles craintes. La semaine passée, Google reconnaissait avoir ouvert par erreur à d’autres internautes 0,05% des documents mis en ligne, de façon personnelle, par ses utilisateurs. Pas de quoi rassurer les utilisateurs de son service «Health», qui enregistrent en ligne toutes leurs données médicales.

Et dans ce domaine, Google sait déjà prédire l’avenir. Son service «Flu Trends» permet de détecter dans quels Etats américains éclatera la prochaine épidémie de grippe. En comparant les recherches du mot «grippe» sur Internet et les visites chez les médecins à travers les Etats-Unis, Google parvient déjà à un excellent taux de prédictibilité.