C'est un terme qui fait sourire les horlogers: «complication poétique». Comme si tout l'art horloger n'était pas déjà un art de la rhétorique, une philosophie du temps qui s'exprimerait non en mots mais en mécanique. Et voilà qu'il s'agirait en plus de faire de la poésie dans les ateliers...

Mais comment qualifier ces objets animés qui invitent à découvrir d'autres dimensions du temps? La première complication poétique à avoir revendiqué ce nom fut la Lady Arpels Centenaire, que Van Cleef & Arpels avait présentée lors du Salon international de la haute horlogerie (SIHH) de Genève en avril 2006. Le cadran, en deux parties, était un jeu de cache-cache: derrière des nuages de nacre apparaissait un disque émaillé sur lequel courait l'histoire des quatre saisons. Courir est d'ailleurs un bien grand mot, puisque le disque effectuait une rotation en une année. Depuis, le joaillier s'est fait le chantre de ces montres avec un supplément d'âme, qui s'adressent à l'enfant qui veille en tout collectionneur. En 2007, une Fée Clochette avait élu domicile sur le cadran de la Lady Arpels Féerie, et sa baguette magique jouait l'aiguille rétrograde. En 2008, la maison invite à regarder le ciel de Paris sur un cadran bleu azuré et à oublier le temps...

La relativité du temps

La perception des heures est une notion relative et les horlogers tentent à leur manière d'en exprimer la complexité. «Le rapport au temps change selon la culture, la situation, l'âge... Je vis un temps qui n'est pas le même que le vôtre. Il est très difficile de donner à chacun un outil qui corresponde à sa propre perception du temps, de l'interpréter à travers un exercice technique ou esthétique», confiait Luigi Macaluso, président de Girard-Perregaux, lors du dernier SIHH. Savait-il alors que deux maisons s'étaient penchées sérieusement sur la question de la relativité du temps?

Puisqu'il est des heures qui passent plus vite que d'autres, pourquoi, à certains moments, ne pas faire tourner les aiguilles plus rapidement? Ça, c'est une réponse signée Hermès. Sur le cadran de la Cape Cod H1 Grandes Heures, les index ne sont pas tous espacés de la même manière: certains se tiennent serrés (les heures que l'on voudrait voir défiler plus vite) et d'autres sont plus espacés (les heures que l'on aime et dont on souhaiterait ralentir la course). Au cœur de cette curiosité, un module doté de roues dentées ovales permet d'accélérer ou de ralentir le mouvement de l'aiguille des heures. La course des minutes ou des secondes, ces portions de temps déjà si courtes, reste, elle, inchangée. C'est une tentative amusante, même si désespérée, d'inverser la course du temps: raccourcir les heures qui scandent l'ennui et rallonger les moments de bonheur.

La maison Jaquet Droz a choisi une autre voie: la montre 24 heures. «Un client nous avait demandé une montre qui ne donnerait pas l'heure précisément, mais qui lui permettrait de s'enfuir: s'offrir le luxe du temps», explique Manuel Emch, président des Montres Jaquet Droz. Une pièce toute simple, sans minutes, comme il était d'usage avant l'invention de la précision. «Une telle montre vous prolonge les espaces de vie, car le temps semble passer moins vite», ajoute Manuel Emch.

A croire que seuls les poètes, les enfants et les horlogers sont encore capables de croire aux utopies... Et des utopies, entre Bâle et Genève, on en a vu beaucoup.

Effets spéciaux

Il arrive même que de vénérables maisons, âgées de plus de 250 ans, se lancent dans des aventures folles dignes du dernier James Bond. Ainsi, Vacheron Constantin: sa dernière Quai de L'Ile semble issue du cerveau d'un écrivain de romans d'espionnage. «Nous avons travaillé avec les techniques secrètes de Security Printing, qui servent à fabriquer les billets de banques et les passeports, auxquelles nous avons été initiés par la maison Orell Füssli», souligne Juan-Carlos Torres, directeur général de Vacheron Constantin. Le cadran est un film transparent de sécurité, dévoilant des motifs imprimés de la croix de Malte et fourmillant de microsignes, de signatures secrètes et autres marquages UV à l'encre invisible. Quant aux index, qui semblent suspendus dans l'espace, ils ont été obtenus par croissance galvanique de nickel: la matière est déposée microcouche par microcouche et le chiffre «pousse» en 3D. «Il faut 10 heures pour faire un chiffre.» Le futur propriétaire de ce garde-temps ultrasophistiqué peut le customiser dans les limites du raisonnable. La boîte étant faite en sept parties, on peut choisir différents matériaux et traitements de surface (400 combinaisons sont possibles). «On met le mouvement à disposition du client et celui-ci fait la montre autour», résume Juan-Carlos Torres. Ce garde-temps possède aussi un passeport, à l'image du passeport suisse, mais avec un niveau 5 de sécurité (le petit rouge en possède 10): là aussi, on retrouve les encres invisibles, celles qui changent de couleur, les images latentes, les marquages UV, etc. Le boîtier porte un numéro indissociable du numéro de passeport - tout cela étant codé, évidemment. On est dans le domaine de l'ultrasécurité!

Rêves d'enfant

Jérôme de Witt, lui, a plutôt choisi la voie du rétrofuturisme avec sa WX-1. L'objet, présenté à Bâle, n'a de montre que le nom. Avec ses 7,25 centimètres de long, ce «concept watch» est plus à l'aise sur un socle posé sur un bureau qu'à un poignet... Au premier regard, on songe à Jules Verne, à ses drôles de machines. Touché. «Je suis allé chercher dans mes souvenirs. Je me suis souvenu des mondes féeriques des ouvrages de Jules Verne que je lisais enfant et qui me faisaient rêver. A l'époque, il n'y avait pas de télé.» A l'origine de cet objet, dessiné par Jean-Michel Wilmotte, il y eut surtout l'envie de compliquer les choses. En général, l'affichage des heures est directement couplé au mouvement, mais, là, il s'agissait de transmettre la force depuis l'extérieur grâce à un train de rouage qui relaie les informations de mesures du temps aux disques des heures et des minutes. L'arrière du boîtier, avec ses deux cheminées - dont l'une abrite un tourbillon, l'autre le système de remontage - est inspiré d'une Thunderbird. L'objet ne déparerait pas dans les bandes dessinées de Schuiten et Peeters et leurs cités obscures. Plus l'on regarde l'objet, plus l'on a le sentiment de commettre une indiscrétion: cette pièce relève de l'intime. «Au nom du passé glorieux de ma famille, on m'a gentiment plombé avec une éducation basée sur les interdits. Est-ce que vous pouvez imaginer la liberté que j'ai aujourd'hui de faire ce que je veux?» lance Jérôme de Witt. Cette montre est-elle encore une montre? Un talisman? Un doudou coûteux? L'expression d'un vieux rêve d'enfant?

Le rêve d'enfant est une nouvelle matière première dans laquelle puisent volontiers les horlogers. Il faudra hélas attendre le mois d'octobre pour découvrirle nouveau rêve de Max Büsser, le fondateur de la marque MB & F, et sa nouvelle montre HM3, sorte de vaisseau spatio-temporel dont on ne peut encore rien dire... En attendant, on se laisse emporter par la vision du temps de David Zanetta et de l'horloger Denis Flageollet (De Bethune). Ils n'ont pas hésité à baptiser un nouveau garde-temps Dream Watch One. Dans ce modèle phase de lune tridimensionnelle, ils ont exprimé leur vision de l'horlogerie de demain: des pièces architecturées, qui habitent l'espace, dévoilent et cachent des informations, et, finalement, redonnent à l'horlogerie une part de magie.

Sculpture de poignet

Plus l'on s'abîme dans la contemplation des opus de l'année 2008, plus l'on saisit la complexité de l'art horloger. On oscille entre le réel et l'imaginaire, entre le passé et le futur, l'assistance informatique et le talent humain, la philosophie et la mystique, la mécanique et l'art... Lorsque la maison Roger Dubuis livre une interprétation contemporaine d'un squelette, on entre dans le monde des sculptures miniatures. On est à des années-lumière de la fine dentelle de métal précieux, ajouré et décoré à la main patiemment par un maître graveur (lire p.26). La KingSquare squelette, c'est comme si une sculpture de Louise Bourgeois, ces araignées d'acier, s'était immiscée sous le cadran pour se lover au cœur du mouvement, sans doute attirée par les girations du tourbillon volant. Carlos Dias voulait réussir à moderniser le squelette. Avec une esthétique industrielle, il l'a quasiment fait basculer dans l'univers de l'art contemporain, livrant une interprétation magnifique: une sculpture miniature à porter au poignet.

Poésie temporelle

Mais revenons à la poésie pour clore cette visite virtuelle de ce que pourrait être un cabinet de curiosités dédié à l'art horloger avec l'une des pièces les plus étonnantes des salons horlogers: une machine à écrire le temps. Devant ce gros cube composé de rouages, on songe à ces romans fantastiques du XIXe siècle. Mary Shelley aurait pu l'inventer. On presse un bouton et, doucement, lourdement, la machine semble prendre vie. Quelques instants plus tard sort un petit papier blanc indiquant 9h15. Un automate intelligent? «Lorsque l'on appuie sur le bouton, un échappement vient palper l'heure et la transpose, avec des courroies, sur un système de cames qui écrit physiquement l'heure», explique Manuel Emch. La machine comporte plus de 50 roulements à billes, 1000 pièces, et il aura fallu six ans de travail à l'équipe de Jaquet Droz pour réaliser cette folie. «C'est ça, l'émotion de l'horlogerie! Cela me fait penser aux machines à vapeur. Même si les gens ne comprennent pas comment ça marche, ça les fait rêver, souligne le président. Un appareil photo saisit un moment, cette machine saisit le temps.» L'un comme l'autre donnent l'illusion de maîtriser le temps, de pouvoir l'arrêter. L'illusion seulement. Car, tandis que le temps de la machine s'écrit sur le papier, l'autre, le vrai, s'écoule, inexorablement...