revue de presse

Populace et fripouilles d’Annemasse

La publicité de l’UDC Genève contre la «racaille» de la cité frontalière, parue lundi dans la «Tribune de Genève», déchaîne les passions. Elle montre un parti extrémiste «sans fard ni artifice», mais «mise sur une humanité perdante» en mettant le feu à la région

Un encart publicitaire de l’UDC paru lundi dans la Tribune de Genève a mis hors de lui le maire d’Annemasse, Christian Dupessey. Le texte évoquait la «racaille» de la ville française qui pourrait venir plus facilement à Genève grâce à la liaison ferroviaire CEVA.

Soyons clairs sur les termes. «Racaille», selon Le Robert , égale «populace méprisable», «ensemble de fripouilles». Comme ça, on sait au moins de quoi l’on parle. Grosse polémique, donc, qui faisait la une de la Tribune de Genève mardi, éditorial à la clé, où Pierre Ruetschi, rédacteur en chef de la «Julie», se justifie: «Le CEVA? Un nouveau moyen de transport pour la racaille d’Annemasse». […] Devions-nous […] refuser de faire paraître cette annonce? Clairement non. […] Il est sain en démocratie de maintenir la plus grande liberté d’expression possible, dans les limites du droit bien entendu. […] La publicité en question montre le vrai visage de l’UDC, sans fard ni artifice. […] Ce n’est pas à la presse de censurer les candidats mais bien aux citoyens de les sanctionner en les éliminant dans l’isoloir ce dimanche s’ils ne se reconnaissent pas dans le programme.»

Sur son blog hébergé par la Tribune, le Portevoix de Saint-Julien-en-Genevois, Antoine Vielliard, répond à l’affront par l’ironie, en proclamant: «Nous sommes tous des racailles. Des racailles fières de soigner les Genevois malades à l’Hôpital cantonal. Des racailles fières de contribuer à un Genevois franco-suisse où suffisamment de logements sont construits pour tous. Des racailles fières de financer par nos impôts les transports en commun du Genevois franco-suisse pour sortir de la paralysie des embouteillages.» Et, allusion à cette autre «racaille» que Nicolas Sarkozy voulait nettoyer, celle de la Cité des 4000 de La Courneuve: «Nous sommes tous des racailles qui travaillent à nettoyer au Kärcher l’esprit de Genève, de fraternité et de tolérance, et à le dépolluer des idées xénophobes de l’UDC et du MCG.»

Le maire d’Annemasse a décidé de saisir la justice, comme il l’a déclaré au 19:30 de la TSR, avant que le président du Conseil d’Etat genevois, le Vert David Hiler, y décrypte la surenchère d’«âneries» et d’«horreurs» à ­laquelle se livre l’UDC sur les plates-bandes du MCG. Ces mouvements représentant ensemble ce 20% de la population qui ne comprend pas «qu’une partie de la société genevoise ne fonctionnerait pas sans l’apport extérieur» des frontaliers et que les bandes organisées «n’ont rien à voir avec tous ces braves gens que nous côtoyons tous les jours à Genève».

Ce miroir tendu par l’UDC «a de quoi donner la nausée», écrit pour sa part Le Matin, et l’«on a le devoir de dénoncer un dérapage qui n’est rien moins qu’un danger pour la paix. […] Car traiter les Français de racaille, c’est miser sur une humanité perdante.» Même Yves ­Nidegger, conseiller national et député genevois UDC candidat au Conseil d’Etat, n’est pas fier de la forme, comme il l’a reconnu sur les ondes de La Première de RSR.

«L’auteur de la publicité ne comprend pourtant pas cette polémique, relate 20 minutes. Le président de l’UDC genevoise, Soli Pardo, lance même: «Le maire ferait mieux de mettre de l’ordre dans sa ville. […] Le terme de «racaille» […] n’est pas xénophobe. Il ne désigne pas une race ou un peuple, mais une condition humaine. Quand Sarkozy l’utilise, ça passe; quand l’UDC en fait autant, ça couine dans tous les coins.»

Déchaîné sur son blog, le candidat libéral au Grand Conseil Ashwani Singh écrit, lui: «Construisons un «mur de Berlin» autour du pays, avec miradors […]. Le CEVA et tous les autres trains s’arrêteraient à la frontière, le temps nécessaire pour contrôler les passagers. Pour entrer en Suisse, il y aurait une fouille comparable à celle des aéroports.»

«Les Haut-Savoyards insultés dans une publicité suisse», titre pour sa part Le Dauphiné libéré: «C’est criard et de mauvais goût. […] Les réactions savoyardes basculent dans l’écœurement et l’indignation.» Comme s’indigne cet autre blog de la Tribune de Genève, «Regard critique; ni rire ni pleurer, comprendre»: «Les masques sont tombés: la campagne du MCG pousse […] à la surenchère clairement fascisante…»

Racaille («Gesindel» dans 20 Minuten) est d’ailleurs un terme en vogue chez les agrariens. Dionys Fumeaux, le président de l’UDC Sion, écrivait récemment sur le site de la section Valais romand: «On aimerait […] bien savoir si nos concitoyens estiment que la dernière rixe ayant opposé racailles et forces de l’ordre à la gare de Sion relève du sentiment ou du fait.» Et à la droite de la droite, le blog de Yann Redekker renchérit: «Je ne vois pas dans la publicité de l’UDC pourquoi le maire (divers gauche) d’Annemasse prend ainsi la mouche [sic]. L’UDC dénonce-t-elle les agissements du maire français et de sa municipalité? Nullement, il est question de la «racaille», or, de la racaille, il y en a certainement à Annemasse comme ailleurs, non?»

Les sites internet, forums et autres blogs de la presse française ne sont pas en reste, qui dénoncent: «La Tribune de Genève se vautre dans la pub» (MediaPart); «Un parti politique suisse fait sa com sur la «racaille» française» (Le Post); «L’UDC, équivalent du FN» (Europe 1); «Un parti suisse ne veut pas de «nos jeunes»!» (Novopress Lyon). Sans compter des commentaires d’internautes en rafale sur Lepoint.fr ou sur Lemonde.fr., qui ne mâchent pas leurs mots.

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