Angela Merkel, qui n’aime pourtant guère l’exercice, s’est prêtée pendant trois quarts d’heure mercredi soir au jeu des questions-réponses à bâtons rompus sur la chaîne de télévision publique ARD. Un seul thème figurait au menu: l’accueil des migrants. L’opinion s’inquiète de ce flux que rien ne semble pouvoir tarir, avec de 7000 à 10 000 entrées quotidiennes via la Bavière. Les dernières estimations font état de 1,5 million de demandeurs d’asile en 2015, et la presse spécule sur jusqu’à 7 millions de personnes à terme, avec le regroupement familial. Ces chiffres, combinés à quelques dérapages dans les centres d’accueil d’urgence surpeuplés, inquiètent l’opinion. Et Angela Merkel – à qui on reproche d’avoir posé pour quelques selfies aux côtés de réfugiés- voit sa popularité chuter.

Angela Merkel ne peut survivre que si elle dit clairement que l’Etat seul ne pourra résoudre la question de l’intégration des migrants, qu’elle aura besoin du soutien de la société civile, des élus locaux, des chefs des Länder.

Selon l’institut Infratest Dimap, 51% des Allemands ont «peur des réfugiés» (13 points de plus qu’en septembre); 59% en ex-RDA. Entre le 3 septembre – la veille de l’ouverture des frontières aux réfugiés bloqués à Budapest- et début octobre, la cote de popularité de la chancelière a chuté de 9 points, à 54% d’opinions positives. En Saxe le mouvement anti-islam Pegida redresse la tête, avec la mobilisation de près de 10 000 personnes lundi dernier à Dresde, dénonçant la «haute trahison» du gouvernement fédéral. La chaîne de télévision publique ARD a illustré son émission d’information du dimanche soir par un photomontage présentant Angela Merkel en tchador et, en arrière-plan, la coupole du Reichstag hérissée de minarets… Horst Seehofer le patron de l’Union chrétienne sociale bavaroise (CSU) tire à boulets rouges sur son ancienne cheffe et, à Berlin, 34 cadres de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) ont écrit cette semaine une lettre ouverte de trois pages dénonçant la politique des portes ouvertes de leur patronne. La tonalité du texte: «la politique en cours de frontières ouvertes n’est en accord ni avec le droit européen ni avec le droit allemand et n’est pas non plus en conformité avec le programme de la CDU». Même le SPD estime que «la barque est pleine», alors que le président de la République rappelle aux migrants qu’ils doivent respecter «nos valeurs»: les droits des femmes, des homosexuels; le rejet de tout antisémitisme et la reconnaissance du droit à l’existence d’Israël.

«L’ambiance a basculé, insiste le politologue Gero Neugebauer de l’université Libre de Berlin. Angela Merkel ne peut survivre que si elle dit clairement que l’Etat seul ne pourra résoudre la question de l’intégration des migrants, qu’elle aura besoin du soutien de la société civile, des élus locaux, des chefs des Länder… Elle a peu de temps pour convaincre. Dans six mois se tiendront les premières élections régionales, dans le Bade-Wurtemberg.»

Face au public de l’ARD, elle a visiblement opté pour la sincérité: «Il n’y aura pas de solution rapide», «il n’est pas possible d’inverser la tendance». La question des réfugiés, «c’est mon fichu devoir!»… Et puis la petite phrase qu’elle répète en leitmotiv depuis début septembre: «Nous y arriverons»… Le public qui fait part de ses commentaires sur le compte twitter de l’émission semble convaincu par la prestation. «Mais avec ce type d’émission, elle n’atteint ni les personnes qui lui sont opposées ni les sceptiques, estime Gero Neugebauer. Son problème sera qu’elle a besoin du soutien de personnes qu’elle ne connaît pas ou a jusqu’à présent ignorées: la CDU n’a plus que 4 chefs de région sur 16 Länder; plus aucune grande ville n’a un maire chrétien-démocrate. Son avenir politique dépend de sa capacité à renouer le contact avec tous ces gens et à les convaincre.» Car sur la question des migrants l’Etat allemand a déjà montré ses limites: sans l’engagement de milliers de volontaires épuisés et la bonne volonté des élus locaux qui mettent à disposition locaux ou tentes, la plupart des réfugiés se prépareraient à passer l’hiver dehors.