Portraits de famille

Bien que supplanté par la photographie, le portrait peint fascine toujours et attire une clientèle désireuse de se voir représenter autrement. Ses amateurs apprécient la façon avec laquelle le genre flatte l'ego. Un art de la représentation à mi-chemin entre réalité et fantasme, pratiqué par des peintres, anciens stylistes ou designers, qui colle à l'époque.

Et si la perfection de l'imagerie numérique était l'ennemi de l'être? Quel charme subtil reste-t-il lorsque tout est donné à voir, sans cette paresse de l'œil qui voit flou lorsque l'objet est trop prêt ou en mouvement? Radiographiée jusqu'à l'os, la victime d'yeux artificiellement intelligents n'a plus qu'à s'en remettre aux logiciels de retouche d'images pour espérer gommer les imperfections impudiquement dévoilées au grand jour. Il existe pourtant d'autres palettes que celle de Photoshop. Celles du portraitiste censé sonder l'âme de son modèle pour la sublimer...

«Le but de la peinture, contrairement à la photographie, n'est pas de capturer un moment figé mais de restituer une existence entière, explique Igor Babailov, qui a notamment réalisé le portrait du pape Jean-Paul II à l'occasion de ses 25ans de pontificat ou celui de Vladimir Poutine offert par le gouvernement canadien au chef d'Etat lors de sa visite officielle. L'instantané ne dit rien de quelqu'un, alors que la peinture rend hommage à l'ensemble d'une personnalité.» C'est cette lecture méditative que propose la peinture et que Léonard de Vinci qualifiait de «cosa mentale», une chose mentale allant au-delà de ce qu'une simple image pourrait évoquer.

Les séances de travail - qui réunissent le peintre, son sujet et parfois le mandataire de l'ouvrage - permettent de relever les détails qui échapperaient aux instantanés et qui prennent toute leur importance dans l'entreprise du portrait. «J'observe attentivement la personne, j'apprécie la couleur de ses yeux, sa carnation, explique Patrice Servage, illustrateur pour le magazine Podium, reconverti par passion à l'art pictural. Il faut comprendre la manière dont se tient une personne, la singularité de son rictus. Et ça peut même aller plus loin: par exemple, il me faut entendre sa voix pour bien la dessiner, même si cela ne se voit pas dans le tableau.»

Jeunesse éternelle

Le portrait en peinture sert à sublimer le temps qui passe. Dans son livre Histoires de peintures, le théoricien Daniel Arasse dit à propos de la Monna Lisa de Léonard de Vinci: «Il faut avoir lu les textes de Léonard, se rappeler qu'il était un grand admirateur d'Ovide et de ses Métamorphoses et que, pour Léonard comme pour Ovide - c'est un thème classique et courant -, la beauté est éphémère. [...] C'est ce thème-là que traite Léonard, avec une densité cosmologique assez extraordinaire, car la Joconde, c'est la grâce, la grâce d'un sourire. Or le sourire, c'est éphémère, ça ne dure qu'un instant.» A l'origine d'un portrait se trouve souvent l'envie de figer un moment précis de bonheur. Lorsqu'un être aimé décède, il arrive régulièrement qu'un proche mandate un peintre pour réaliser d'après les photographies et les dires de son entourage un portrait rendant hommage au défunt et sublimant ses qualités. «La photographie est très puissante depuis le XIXe siècle et la plupart des gens se tournent plutôt vers ce type de média pour se faire immortaliser, analyse Igor Babailov. Or, la plupart du temps, la photographie ruine le sujet. La personne ne se reconnaît pas et ne se trouve pas belle. Mais chaque personne est magnifique à sa façon! C'est le but de mon travail: révéler ce qui fait l'unicité de chaque être.» Un processus qui se tisse au cours des nécessaires rencontres entre le modèle et l'artiste. «Lorsque je suis mandaté pour réaliser le tableau d'une personnalité comme George Bush ou Nelson Mandela, je passe le temps qu'il faut pour comprendre ce qu'il attend de moi, développe le portraitiste d'origine russe. Il ne s'agit pas d'affirmer son propre style mais de représenter avec fidélité la personne, son œuvre et ses actions... pour la postérité!»

Courant pérenne

Le genre du portrait semble figé à la fois hors et dans le temps. «Il n'y a pas de renouveau dans le portrait, explique Thierry Bruet, artiste peintre ayant notamment peint le portrait du danseur étoile Patrick Dupond et qui peint depuis vingt ans les toiles des vitrines de la boutique Hermès du 24, faubourg Saint-Honoré ou des fresques pour de grands décorateurs tels qu'Alberto Pinto, Frédéric Méchiche ou encore Pierre-Yves Rochon. Il y en a toujours eu - on se rappelle évidemment ceux de Vélasquez, mais il ne faut pas oublier ceux de Warhol -, c'est un courant pérenne.»

Si le style des portraits actuels ne peut être comparé aux chefs-d'œuvre de Raphaël ou de Dürer, la technique et les procédés n'ont que peu évolué. «Ma pratique est identique à celle des siècles passés, si ce n'est que je peux travailler en m'aidant d'images, détaille Thierry Bruet. D'ailleurs, Vermeer utilisait déjà le procédé de la boîte noire et Ingres des photographies.» Et, comme à l'époque, le portrait se destine plutôt à une clientèle fortunée. «Il y avait les portraitistes de cour - Vélasquez, Van Eyck -, proches des puissants et de l'aristocratie, continue Thierry Bruet. Aujourd'hui, la clientèle est toujours plus ou moins bourgeoise, mais c'est souvent la photo qu'on préfère pour sa rapidité et non pour son prix, les portraits réalisés par de grands photographes étant encore plus chers que ceux réalisés par des peintres.»

Le prix du portrait varie en fonction de la cote du peintre, de la technique utilisée - fusain, sanguine, huile - et de la taille du tableau. Pour se faire croquer par Thierry Bruet - dont la cote monte actuellement -, la facture sera au bas mot de 7500 francs. Si l'on choisit Igor Babailov, il faudra débourser au minimum 15000 francs. Les services de l'ancien styliste Victor Edelstein se monnaient au même tarif. «Et il ne s'agit que d'un prix de départ, souligne celui qui habillait notamment Lady Di avant de peindre les hommes de pouvoir comme le vice-premier ministre anglais Michael Heseltine. Pour un portrait en pied, il faut compter bien plus.»

Paradoxalement, c'est en 1992 - en pleine crise économique - que le Britannique décide de se consacrer entièrement à la peinture. «J'étais fatigué du milieu de la mode et, comme je peignais déjà durant mes vacances, je me suis dit que c'était le meilleur moment pour faire le pas, se souvient Victor Edelstein. Je ne l'ai jamais regretté.» Avec une moyenne de dix à douze tableaux commandés par année, on est bien loin de l'image du peintre crève-la-faim, logé dans une chambre de bonne au confort sommaire. D'ailleurs l'artiste habite entre Londres et Venise, les capitales s'il en est du portrait.

«En Angleterre, de nombreux aristocrates continuent, descendant après descendant, de mandater un peintre pour réaliser le portrait des membres de la famille, ajoute Victor Edelstein. Chaque nouveau tableau vient grossir la collection familiale.» Et atteste de la puissance, de la gloire et de l'opulence d'un clan. «Car le portrait est toujours considéré comme le luxe suprême, rappelle Igor Babailov. Lorsque mon fils est né, j'ai pris des milliers de photographies de lui, mais elles sont toutes restées dans une boîte, alors que j'ai réalisé une dizaine de portraits de lui et qu'ils sont toujours fixés aux murs. De plus, une photographie se détériore, alors qu'une peinture à l'huile met près de 400 ans à sécher complètement...»

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