Le mystère est dans le poudrier. Imaginons. La nuit tombe sur Genève et huit hommes, crâne lisse, mine passe-partout, s'apprêtent à changer de dimension. Ils filent vers le Rhône, s'engouffrent dans le Bâtiment des forces motrices et se retrouvent face au miroir. Là, chacun s'abandonne au pinceau du maquilleur, paupières closes sur un jardin enchanté. Ces peaux se laissent blanchir, c'est la condition pour accéder à la frontière, celle qui sépare le possible du prodige, la gravité ordinaire d'une apesanteur cosmique.

Dans les coulisses, vous diriez des frères de lait. Ils attendent d'entrer en scène et ils sont déjà ailleurs; ils paraissent couler d'une même source lunaire, celle dont le chorégraphe et metteur en scène Ushio Amagatsu est le gardien depuis si longtemps. A l'enseigne de la Sankaï Juku, Amagatsu cherche à exprimer ces états primaires qui sont la vie même affranchie de ses urgences factices: le réconfort de l'ombre, le sablier du jour, le carrousel des songes, la course des étoiles dans un ciel d'été.

Dans Tobari, dévoilé la première fois en 2008 au Théâtre de la Ville à Paris, lui et ses danseurs arpentent cet espace qu'on dira «entre deux», entre absence et clairvoyance. Quand les étoiles meurent, elles laissent, en guise de legs, une éclaboussure dans la nuit. A l'affiche de l'Association pour la danse contemporaine, au BFM, Tobari se déploie entre deux battements - de paupières, d'ailes, de pensée.

Vous ne vous lassez pas du poudrier? Alors, vous irez voir la même Sankaï Juku dans Utsushi - Entre deux miroirs - à l'Octogone de Pully. Ushio Amagatsu a extrait de son répertoire des scènes qui sont l'esprit d'une œuvre ouverte. Tout près de l'oreille de chaque interprète, une fleur peinte signale une fraternité secrète. Un pinceau et un poudrier: le reste est accessoire.