Russie

Poutine inaugure fièrement son «pont de Crimée»

Le président russe a inauguré en grande pompe mardi un pont de 19 km reliant la Russie à une Crimée coupée de l’Ukraine depuis son annexion en mars 2014

Quatre années et deux mois après l’annexion de la Crimée par la Russie, un lien physique relie désormais la presqu’île à son nouveau maître. Vladimir Poutine a inauguré mardi en grande pompe ce pont routier et ferroviaire de 19 km, lors d’un événement retransmis en direct par plusieurs chaînes fédérales russes. Le président russe s’est fendu d’un discours triomphal, soulignant qu’aucun de ses prédécesseurs s’étant attelés à cette tâche n’y était parvenu.

«[Ce jour est] historique, parce qu’à diverses époques, dont celle du tsar-notre-père, on a rêvé de ce pont. On y est revenu dans les années 30, puis 40 et 50. Et voici qu’enfin, grâce à votre travail, votre talent, ce projet, cette merveille, s’est réalisé», a déclaré Vladimir Poutine, se félicitant en creux d’avoir fait mieux que le tsar et Staline.

Trente-six camions orange

Le point culminant de l’inauguration a eu lieu lorsque Vladimir Poutine s’est installé au volant d’un puissant camion orange, qui s’est élancé sur le pont, ouvrant la voie à une nuée de camions identiques. Un présentateur télévisé a alors expliqué sans la moindre ironie que ces «36 camions sont là pour démontrer la solidité du pont». Vêtu d’une tenue simple, qui aurait pu être celle d’un contremaître, le président russe, flanqué de son ami de jeunesse le milliardaire Arkadi Rotenberg, a ensuite félicité une poignée d’ouvriers de Stroigazmontage, maître d’œuvre du chantier. Cet énorme chantier public, ayant coûté 227,9 milliards de roubles (3,6 milliards de francs), a été remporté par la société du milliardaire sans concours. Félicitant Arkadi Rotenberg – sans le nommer –, Vladimir Poutine a noté que «plus de 10 000 personnes ont pu achever la construction six mois plus tôt que prévu».

En réalité, le pont n’est ouvert qu’aux véhicules légers et aux autobus. Les camions ne seront autorisés qu’à partir de l’automne et la ligne ferroviaire sera ouverte en décembre 2019. L’année dernière, le Kremlin espérait que le pont serait achevé en mars 2018, pour faire partie des trophées du candidat Vladimir Poutine, alors en campagne présidentielle. On imagine qu’il pourrait un jour porter le nom du président russe et que c’est la raison pour laquelle il est aujourd’hui sobrement connu sous le nom de «pont de Crimée».

Situation matérielle précaire

Cet ouvrage, au profil architectural trop fruste pour servir d’emblème, est né dans un contexte particulièrement épineux, et pas seulement sur le plan géopolitique. Si les prédécesseurs ont échoué à construire le pont, c’est en partie pour des raisons technologiques. Le courant est très puissant dans le détroit de Kertch, les fonds marins particulièrement instables, tout comme le climat météorologique. Du fait des sanctions internationales bloquant tout financement ou aide technique occidentale, le choix des partenaires s’en trouvait aussi réduit.

La rapidité constituait enfin un facteur important, car la Crimée se trouve dans une situation matérielle très précaire. Amputée de sa presqu’île méridionale, l’Ukraine a rapidement coupé tous ses liens avec elle (eau, électricité, gaz, transport ferroviaire et routier). Conséquence: la Crimée a vu chuter le tourisme et la production agricole, tandis que les coûts d’approvisionnement montaient en flèche.

«Californie russe»

L’agence d’Etat Spoutnik a comparé mardi le pont à un «dopage psychologique pour les habitants de Crimée». Et un officiel du Ministère de l’économie a comparé la péninsule à «une Californie russe». Mais pour le reste de la Russie, le fardeau de la Crimée continuera à peser sur le budget et sur son climat d’investissement. Rien ne laisse présager une levée des sanctions internationales liées à cette expansion territoriale, qui a surtout permis de gonfler la popularité de Vladimir Poutine. Seule une poignée d’Etats clients de la Russie ont reconnu l’annexion. Le 9 mai, la Russie a subi une défaite devant la Cour d’arbitrage de La Haye face à 18 entreprises ukrainiennes s’estimant lésées par l’annexion. Moscou a été condamné à verser 159 millions de dollars dans la première des sept procédures judiciaires en cours. La facture totale pourrait s’élever à 8 milliards de dollars.

A Kiev, l’inauguration du «pont de Crimée» a suscité sarcasmes et aigreur. Sur sa page Facebook, le président ukrainien, Petro Porochenko, a trouvé «particulièrement cynique le fait que son inauguration ait lieu à la veille de l’anniversaire de la déportation du peuple tatar de Crimée par le régime stalinien […] Le pont sera bien utile aux occupants lorsqu’ils se verront contraints de quitter notre Crimée en toute urgence.»

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