il était une fois

La Prusse, nouvel épisode

Prussienne, Angela Merkel donne à l’Allemagne l’occasion de retrouver sa profondeur par-dessus le lourd clivage historique entre l’Allemagne du Sud et la Prusse.

La Prusse, nouvel épisode, par Angela Merkel

Angela Merkel, la première chancelière allemande de l’après-guerre, est aussi la première élue à la tête du gouvernement fédéral en provenance d’un espace qui s’appelait la Prusse avant que les Alliés ne suppriment le mot de la nomenclature politique allemande, en 1947. Issue d’une famille hambourgeoise installée juste après sa naissance dans le Brandebourg est-allemand, Merkel a baigné dans une ambiance politico-culturelle où s’entrechoquent les «valeurs prussiennes», les meilleures contre les pires. La discipline, par exemple, valeur prussienne par excellence, peut être associée selon les moments et les circonstances à la loyauté et au respect du bien public comme à de la soumission aveugle. Les deux versions ont eu leur moment. Aujourd’hui, par sa tenue morale, par la simplicité qu’elle met en toutes choses, selon le fameux «être plutôt que paraître», la chancelière semble illustrer le prototype du haut fonctionnaire prussien, tout au service de l’Etat, infatigable et incorruptible. Avec elle, quelque chose de la Prusse est redit. De la bonne Prusse, réémergeant de dessous la mauvaise, militariste et brutale, qui a dominé les perceptions depuis la Première Guerre mondiale.

Peu d’Etats sont associés, comme la Prusse, à des valeurs, quelque sentiment qu’elles inspirent. Cet apparentement provient de l’histoire des rois Hohenzollern, en particulier Frédéric-Guillaume 1er (1688-1740) et son fils, Frédéric II «le Grand» (1712-1786). En monarques absolus, ils ont transformé en peu de temps une province allemande moyenne en une grande puissance européenne rivale de l’Autriche, de la Russie et de la France. S’identifiant à l’Etat, s’en regardant comme les premiers serviteurs, ils ont mis en place une organisation administrative et militaire rigoureuse qui a mobilisé toutes les énergies sociales et conduit à la reconnaissance du principe d’ordre comme facteur de succès.

Ami de Voltaire, adepte des philosophes des Lumières, francophile, Frédéric II ne transige cependant pas sur le partage du pouvoir, il se charge lui-même d’assurer par en haut le bien du peuple, comme le fera Guillaume II avec son chancelier Bismarck, un siècle plus tard.

La Prusse que construit Frédéric le Grand n’est pas allemande. Son modèle culturel est la France, la langue de ses élites le français. Dans les affaires allemandes, le monarque ne se décide qu’en fonction du seul intérêt de la Prusse. Il est allergique à ce que Marie-Thérèse, l’Autrichienne, appelle «les vertus allemandes». Pour lui n’existent que des «vertus prussiennes», vertus politiques et non pas nationales, car Frédéric ne pense pas en catégories nationales.

Cette Prusse-là, espace pour lui-même autour de Berlin, sa prestigieuse vitrine, est confrontée dès la Révolution française à l’espace sud-allemand, l’Allemagne du Rhin, de la Bavière et de la Saxe, parties au Saint Empire romain germanique que Napoléon regroupe en 1806 dans une Confédération du Rhin.

L’occupation française de tout le territoire allemand, Prusse y compris, renverse la situation: tandis que les roitelets de la Confédération du Rhin font leur cour à Napoléon, la Prusse, ancienne amie de la France, devient le centre de l’opposition à l’occupation. Le roi Frédéric-Guillaume III accueille tous ceux qui veulent participer au redressement. Tandis que Napoléon cherche à «dépayser l’esprit allemand», à anéantir la Prusse pour associer l’Allemagne à la France, comme il l’avoue dans le Mémorial de Sainte-Hélène, Berlin se met à la pointe du combat pour la libération. L’armée prussienne, populaire, se dresse la première contre l’occupant. Et, dans toute l’Allemagne, les princes alliés de Napoléon sont soumis à la pression de leur opinion publique qui les oblige à changer de camp et à se battre jusqu’au moment où l’empereur français, défait à Leipzig en octobre 1813, repasse le Rhin avec le reste de son armée.

Agrandie au Congrès de Vienne de 1815, la Prusse n’échappe plus au mouvement unitariste allemand. Elle en devient le moteur, presque malgré elle. Son roi Guillaume 1er, couronné empereur allemand à Versailles en 1871, contre son goût car l’unité allemande est alors un idéal libéral et progressiste, préfère encore travailler à la gloire de la seule Prusse. Mais Bismarck a des vues plus allemandes et d’autres rois pour les faire triompher.

La Prusse de la Première Guerre mondiale est pangermanique, dangereusement. A la chute de l’Empire allemand, en 1918, on préfère donc installer la République à Weimar, en Thuringe. Hitler reprend l’espace prussien, mais en dernier. Après lui, l’Allemagne fédérale redescend à Bonn, avec un chancelier rhénan à sa tête, lequel choisit l’Occident contre la réunification allemande offerte par Moscou. Après la réunification, Rhénans et Bavarois votent contre le retour de la capitale à Berlin. On reconstruit malgré eux le château des Hohenzollern au cœur de la ville. L’esprit de Frédéric II est de retour.

La ligne de front entre les deux Allemagnes laissée par la Seconde Guerre mondiale le long du Rideau de fer est peut-être moins durable que la division historique entre la Prusse et l’Allemagne du Sud. Prussienne, Angela Merkel donne à l’Allemagne l’occasion de retrouver sa profondeur par-dessus ce lourd clivage.

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