Turquie

En quête de reconnaissance, la Turquie accueille le Sommet humanitaire mondial

Istanbul accueille le premier Sommet humanitaire mondial de l’ONU, événement d’ampleur inédite visant à réformer un secteur humanitaire en crise, dépassé et sous-financé. La Turquie y voit surtout l’occasion d’exalter son «modèle» en matière d’aide aux plus fragiles

«Un sommet historique», «le plus important jamais organisé en Turquie», «le signe de l’admiration de la communauté internationale pour les efforts de la Turquie», «l’occasion de partager nos pratiques pour montrer l’exemple au monde»… Quoi qu’il ressorte du Sommet humanitaire mondial des 23 et 24 mai à Istanbul, les autorités turques ont déjà épuisé la liste des superlatifs pour transformer cet événement en moment de fierté nationale et en opération de communication. Les Turcs estiment avoir «donné une leçon à l’humanité» en offrant l’hospitalité à trois millions de réfugiés et comptent répéter cette leçon dans toutes les langues du sommet, ces lundi et mardi.

«Si la politique syrienne de la Turquie peut être critiquée, il reste que ce pays abrite plus de réfugiés qu’aucun autre, observe Hasan Öztürk, du Centre d’études stratégiques Bilgesam. Le gouvernement veut que ses efforts soient vus, reconnus, applaudis. Il pense que ce n’est pas assez le cas.» Le choix d’Istanbul, plutôt que Genève ou une autre ville candidate, est-il porteur d’un tel message? Du côté de l’ONU, organisateur de l’événement, on fait valoir poliment que ce choix date d’il y a trois ans, que de «nombreux facteurs logistiques, budgétaires…» sont entrés en ligne de compte et qu’il ne faut y voir aucun message particulier. «Mais il est vrai, reconnaît-on, que la Turquie est très active dans le domaine humanitaire.»

Et pour cause: lorsque le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a annoncé en 2013 le choix de la Turquie, le pays abritait déjà 450 000 Syriens et avait dépensé pour eux deux milliards de dollars. Trois ans plus tard, les Syriens sont six fois plus nombreux et le coût de leur accueil a quintuplé. Dans le même temps, la Turquie s’est hissée au troisième rang des plus généreux donateurs d’aide humanitaire internationale, derrière les Etats-Unis et le Royaume-Uni, deux pays autrement plus riches.

Car la diplomatie humanitaire d’Ankara, montée en puissance dans les années 2000 sous le Parti de la justice et du développement (AKP), est loin de se limiter à l’accueil de réfugiés. Des Philippines à la Somalie, la Turquie déploie son assistance sur les cinq continents, avec une prédilection pour l’Afrique et pour l’action d’urgence. «Dans ces pays, Ankara développe son «soft power». En 2009-2010, cela a beaucoup contribué à son élection comme membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, avec l’impressionnant soutien de 151 pays», avance Hasan Öztürk.

Pourtant, paradoxalement, le sommet d’Istanbul intervient au moment où une série de failles et d’accusations graves écorne cette image de «généreux hôte et donateur», notamment dans la crise syrienne: des dizaines de milliers de déplacés attendent depuis plusieurs mois en Syrie, dans des camps de fortune et sans sécurité, qu’Ankara veuille bien rouvrir sa frontière. Par ailleurs, des ONG reconnues, comme Amnesty International et Human Rights Watch, accusent la Turquie d’avoir expulsé des Syriens et incriminent des soldats turcs pour avoir tué des réfugiés qui tentaient de franchir la frontière en provenance de Syrie. Ce qu’Ankara dément.

D’autres nuages assombrissent l’agenda du sommet d’Istanbul: l’effet délétère de l’accord migratoire signé avec l’Union européenne, les soupçons de chantage qui accablent Ankara, qui menace de tout annuler si les Turcs n’obtiennent pas bientôt une exemption de visas Schengen. Dans l’est du pays, à Kilis (90 000 résidents locaux pour 120 000 Syriens), non loin de la frontière syrienne, la peur et la colère grondent face aux roquettes de l’Etat islamique qui s’abattent sur leur ville, tuant depuis janvier au moins 21 personnes.

Plus généralement, une autre crainte s’impose: que la Turquie n’arrive plus à faire face, à surmonter le coût social et économique d’une guerre sans fin chez son voisin. «Les Syriens ne partiront pas, ils font désormais partie de notre société, souligne Hasan Öztürk. Il faut les intégrer rapidement pour éviter de graves problèmes avec les populations locales d’ici quelques années, et pour ne pas ruiner l’image positive renvoyée jusqu’à aujourd’hui.»

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