«Obama n'est pas Noir. Vous savez qu'il n'a pas une goutte de sang afro-américain? Il est Arabe. Il est des régions arabes d'Afrique. Il n'est pas… Il n'a rien d'Afro-Américain. La dernière chose qu'il puisse être, c'est un Noir américain. Ce sont juste ces petites choses… Tout est sens dessus dessous ces jours dans ce pays.» Lorsqu'il a fait ce commentaire pour justifier la réticence des Américains à voter pour le candidat démocrate, le mois dernier, Rush Limbaugh était écouté par plus de 13 millions d'auditeurs. Son show quotidien de trois heures est retransmis par plus de 600 radios aux quatre coins des Etats-Unis. Il est aussi repris par l'Armed Forces Radio Network, qui le diffuse un peu partout, en Irak, en Afghanistan, en Europe. Rush Limbaugh est l'une des personnes les plus influentes du pays. Un faiseur de rois. Mais il n'est pas seul: la talk radio est un monde aux Etats-Unis. Un monde où règnent presque exclusivement les vues conservatrices, mais aussi le cynisme, l'agressivité et la mauvaise foi.

Barack Obama n'est pas Arabe. Mais là n'est pas la question. Ce que sous-entendait (à tort) l'animateur vedette, c'est que le démocrate est musulman. Et que tout le place par conséquent du côté des ennemis de l'Amérique plutôt que chez ceux qui peuvent légitimement prétendre en devenir le président.Les Etats-Unis sont saturés de chaînes de télévision. Les journaux, de qualité ou de boulevard, sont foison. Internet et les nouvelles technologies sont utilisés par une majorité des habitants. Mais la radio conserve encore sa place centrale. Près d'un quart des Américains assurent que c'est à travers elle qu'ils s'informent et se divertissent en priorité. Spécialité américaine, la talk radio est un mélange de commentaire politique et d'intervention des auditeurs. Les conversations sont entrecoupées le plus souvent de musique country – une musique qui, à l'inverse du rock ou du hip-hop, encourage le mariage, la fidélité, la noblesse d'esprit ou à tout le moins la rédemption pour celui qui a fauté. Lorsque Rush Limbaugh fait son show, l'Amérique profonde est à l'écoute, chez elle ou plus souvent au volant de sa voiture, sur les interminables highways.

Selon une étude effectuée il y a quelques mois par le Center for American Progress («The structural imbalance of the political talk radio»), la part des commentaires conservateurs est disproportionnée dans ce média par rapport aux vues plus progressistes: au sein des cinq principaux groupes de radios commerciales du pays, plus de 90% des discussions auraient des contenus clairement conservateurs.

Pour les auteurs de l'étude, pourtant, ce déséquilibre ne reflète pas forcément les opinions des auditeurs. Qu'ils soient de gauche ou de droite, les Américains n'ont en réalité plus beaucoup de choix, tant ces émissions vendues «clés en main» à travers le pays ont uniformisé le paysage. La concentration des médias a balayé les radios locales et laissé la place aux stations les plus puissantes qui sont souvent les plus rétrogrades, notent les chercheurs du Center for American Progress. A lui seul, le groupe Clear Channel Communications possède 1300 stations à travers les Etats-Unis. A cela s'ajoute le fait que le profil des animateurs, en majorité des hommes blancs et plutôt âgés, laisse de côté les préoccupations des femmes, des minorités ethniques et des groupes plus marginaux.

Le phénomène des radios conservatrices a explosé sous Ronald Reagan. A l'époque, le président avait fait l'éloge appuyé de Rush Limbaugh en le qualifiant de «voix numéro un du conservatisme dans notre pays». C'est sous sa présidence qu'a été abrogée la loi dite de la Fairness Doctrine. Depuis lors, les stations de radio ne sont plus tenues d'offrir un temps d'antenne gratuit à ceux qui seraient choqués par la diffusion d'une opinion trop tranchée.

La consécration et le populisme paient. Ce même Rush Limbaugh vient de signer un contrat de huit ans supplémentaires avec son groupe pour un montant record de 400 millions de dollars. L'animateur a toujours un cigare à la main et conteste la nocivité de la fumée pour la santé. Des documents internes avaient dévoilé, il y a quelques années, que l'industrie du tabac comptait sur l'animateur, et sur certains de ses collègues, pour «contrer les effets du politiquement correct» en diffusant des messages favorables à la cigarette.

Sur le réseau chrétien Salem, les commentateurs passent, eux, des heures quotidiennes à louer les principes sacrés de la famille. De manière virulente, ils défendent aussi la véracité du récit de l'Arche de Noé et raillent ceux qui contestent le fait que la Bible ait été dictée par la voix de Dieu. Ils prônent une plus grande présence de la religion chrétienne et s'emportent contre la séparation entre l'Eglise et l'Etat. Mais ils parlent aussi politique: ancien secrétaire à l'Education de Ronald Reagan, Bill Bennett diffuse tous les matins son Morning In America, repris par 115 stations de radio. Il y défend notamment les vues de son association, «Les Américains pour la victoire sur le terrorisme», qui entend «fortifier l'opinion publique» dans la poursuite de la guerre d'Irak et la lutte contre le terrorisme.

Le monde de la talk radio n'a jamais aimé John McCain. Il s'était même promis sa perte. Pendant des mois, les ténors de ces réseaux ont remis en question l'adhésion aux valeurs traditionnelles de celui qui, au Sénat, s'était opposé à la torture, avait contesté les baisses d'impôts décidées par George Bush et réclamé un traitement digne des immigrants illégaux. Il a fallu attendre longtemps avant que Michael Savage – une autre star conservatrice que l'on peut entendre de New York à San Francisco – en vienne à demander à ses auditeurs, «avec tristesse», de voter pour le républicain. «Des millions de personnes attendaient mon signal pour savoir où aller», assurait l'animateur de sa voix caverneuse. Il leur a expliqué qu'en face le danger était trop grand. «Obama est un marxiste et un révolutionnaire. Peut-être le prochain Pol Pot.» Michael Savage se dit tour à tour indépendant ou «conservateur explosif». Il défend, dit-il, l'environnement et le droit des animaux. Mais l'un de ses 18 livres (tous des best-sellers) porte ce titre: Le gauchisme est un désordre mental. Il revendique aussi l'invention du terme «islamo-fascisme», repris par la suite par plusieurs responsables républicains.

C'est sans doute en grande partie pour contenter ces porte-parole autoproclamés de l'Amérique profonde que John McCain a choisi Sarah Palin comme colistière, au risque de perdre les voix des électeurs indépendants. A peine prise, Rush Limbaugh qualifiait la décision d'«absolument fabuleuse». «Des enfants, des armes et Jésus: Hot damn!» s'exclamait-il à l'antenne. Immédiatement, il désignait la républicaine comme «le nouvel emblème d'un féminisme qui n'a pas peur de porter des jupes et des talons aiguilles». A en croire Limbaugh, il est vrai, le féminisme de gauche a été établi «pour donner aux femmes laides un meilleur accès au mainstream de la société». Il les appelle les «fémi-nazis».