Le rendez-vous était fixé à 21h à leur hôtel, sis discrètement dans une petite rue du 8e arrondissement. Il a choisi un restaurant italien dans le coin et l’idée est d’y aller à pied. «J’espère qu’on aura une table. Rafael vient aussi», dit-il. On appelle, mais on nous dit que c’est complet. Toni Nadal empoigne le téléphone et règle l’affaire.

Sur le trajet, il dit son amour de la marche. «Aujourd’hui (jeudi), je suis rentré à pied de Roland-Garros. Ça m’a pris 50 minutes. Je vais me balader tous les jours. Je peux marcher des heures dans une ville. Comme je suis un lève-tôt, contrairement à Rafael, je vais me promener le matin avant qu’on parte au stade.»

Le Bistrot napolitain est une petite trattoria conviviale sur l’avenue Franklin-Roosevelt. «On y vient souvent. C’est pas loin et c’est bon.» Le patron nous accueille chaleureusement. En espagnol. Il désigne une enfilade de tables réservées près de l’entrée. Mais le célèbre oncle explique qu’il en préfère une à l’écart de celles de son neveu et de ses amis. «On doit faire une interview.» Le maître des lieux scrute la salle pleine et bruyante et en propose une un peu plus loin.

Le serveur propose des spaghettis au poulpe qui ne figurent pas sur la carte. Il file à la cuisine et revient avec le mollusque frais sur une assiette. Pas de chance, Toni Nadal n’est pas un amateur de fruits de mer. Il opte pour les linguine alla puttanesca. Il avoue ne pas être un gastronome. «Rafael, oui. Il aime cuisiner, il aime manger. Moi, sans plus.» Sans être végétarien, il concède un penchant pour les légumes et la verdure.

On lance la conversation sur Paris, sur le rapport des Nadal à cette ville, à Roland-Garros. «Ça a toujours été un tournoi important pour les Espagnols. Et Paris est une très belle ville. J’y suis venu pour la première fois en voyage d’études. Puis on est revenu en famille. C’est une capitale agréable, même si les gens y sont plus distants que dans les pays latins. A Rome, je me sens plus à la maison.» Il admet ne pas trouver les Parisiens «très sympas». «Je préfère dire la vérité. La sympathie n’est pas leur première qualité.» On se souvient de son agacement en 2009 lorsque le public de Roland-Garros avait manifesté de manière peu fair-play sa satisfaction de voir «Rafa», alors blessé, tomber sous les mines de Robin Söderling en huitièmes de finale. «Le public a fait preuve d’incorrection envers un des joueurs les plus corrects du circuit sur et en dehors du court. Je viens de lire un essai de Mario Vargas Llosa sur la civilisation de l’image. De nos jours, tout passe par elle. Or celle d’un joueur sur le court ne reflète pas toujours la réalité.»

Les salades arrivent. «Buon appetito», souffle le serveur. «Grazie!» répond Toni. Quand il a commencé à entraîner Rafael, leur objectif à long terme, c’était de s’imposer à Wimbledon. La victoire de «Rafa» en 2008 sur le gazon anglais est la seule qui lui ait tiré des larmes. «Chez nous, il y a une culture de la terre battue. Plusieurs Espagnols avaient déjà gagné Roland-Garros. On voulait réaliser quelque chose de différent. Cela dit, gagner ici est incroyable.» Et battre le record de Björn Borg avec une 7e couronne? «S’il gagne, on sera heureux. Faire mieux que Borg est secondaire. On apprécie chaque victoire, savourons l’instant présent, remercions la vie qu’il puisse jouer au tennis. Mais nous ne pensons pas aux records. On les appréciera quand il aura arrêté. L’histoire n’a de sens qu’avec du recul, quand c’est fini.»

Il admet n’avoir jamais imaginé que son neveu décrocherait si vite dix titres du Grand Chelem. «Quand il a remporté le premier, je me suis dit que si on arrivait à cinq ce serait déjà bien. Lendl en a gagné huit, McEnroe sept. Alors dix…! Incroyable.» Il est incapable de donner une raison à la domination de son neveu à Paris. «Je ne me l’explique pas. Il y a d’autres très bons joueurs et, quand je le vois jouer, il n’y a pas une si grande différence.» On lui dit que «Rafa» dégage une telle impression d’invincibilité que l’on pourrait rebaptiser le tournoi «Rafa-Garros». «Vous avez ce sentiment mais pas moi. Au contraire, j’ai l’impression que cela devient de plus en plus difficile de gagner. Un exploit à chaque fois. C’est vrai qu’il est à l’aise ici, mais je ne sais pas vraiment ce qui se passe. Certes, son jeu est plus adapté à la terre battue, mais je ne comprends pas pourquoi il gagne. Pour moi, il peut perdre contre Djokovic, Ferrer, Federer, Del Potro.» Ne voit-il pas cet incroyable «fighting spirit» qui anime le numéro deux mondial sur un court? «Non. Moi, je vois les défauts, les choses à améliorer. Or, avec les années, les mauvaises habitudes deviennent plus difficiles à gommer.»

«Il est arrivé!» lance le serveur amusé en apportant les pâtes. En effet, Rafael Nadal «himself» est entré dans le restaurant. Il serre la main du patron et prend place. Avec son compatriote David Ferrer, l’entraîneur de ce dernier et trois autres personnes. Sur le trottoir, un léger attroupement. A l’intérieur, des têtes qui se tournent, quelques chuchotements: «T’as vu, y a «Rafa».

Dans sa biographie, dont l’édition française est sortie pour ces Internationaux de France, Rafael Nadal évoque un oncle pas toujours tendre avec lui. «C’est vrai, je suis dur dans mes mots.» Une méthode efficace? «Ça dépend avec qui. J’ai deux garçons. Avec un, je suis dur et, avec l’autre, non. J’ai entraîné des personnes avec qui j’étais moins rigide. Avec Rafael, je pensais que c’était bien. Je savais qu’avec lui je pouvais toujours avoir la plus haute exigence, qu’il était capable d’accepter beaucoup de choses. Essentiel pour progresser. Dans le tennis, tu peux avoir le talent de Federer et faire comme tu veux, sinon, pour être meilleur que les autres, tu dois te remettre en question en permanence.» Toni est convaincu que Rafael aurait eu la même fidélité avec un autre coach. «Depuis tout petit, il sait qu’il est seul responsable de ce qui lui arrive. Les joueurs qui changent souvent croient à tort que le responsable, c’est l’entraîneur.» Pourtant, le discours du numéro deux mondial est totalement imprégné de la philosophie inculquée par son oncle. Et sur un court, il cherche sans arrêt son regard. «Quand quelque chose ne va pas, il a besoin de me regarder pour se rassurer.» Selon lui, entre gens intelligents, la parenté n’est pas un obstacle. «Au contraire. J’ai encore plus envie de le voir gagner du fait que c’est mon neveu.»

A l’heure du sorbet, il dit mettre désormais l’accent plus sur la tactique que sur la technique. Et sur la psychologie aussi. Il évoque les doutes de 2011. «Rafael a perdu la finale de Wimbledon contre Djokovic avant le match. Mais la vie continue. Il faut savoir accepter que l’autre est meilleur et travailler pour progresser. Et si la détermination est là, la confiance revient. Rafael a de la chance, il n’a que deux joueurs au-dessus de lui.»

Rafael, justement, s’est levé. Il vient nous saluer et prévient son oncle qu’il rentre se coucher. Toni commande les cafés et reprend. Sur la chance qu’il a de voyager et de vivre quelque chose d’exceptionnel grâce à son neveu; sur son amour de la peinture et de la littérature. Il se compare à Napoléon pour qui la musique était du bruit – il est fils de musicien, est-ce pour ça? A refaire le monde, le temps a filé. Il est quasi-minuit. «Vous devez travailler demain. Moi, je vais aller au musée.» Retour à l’hôtel. Il attend galamment l’arrivée de notre taxi avant de prendre congé.

«Depuis tout petit, Rafael sait qu’il est seul responsable de ce qui lui arrive»