Hakan Buskhe, président et responsable exécutif de la société Saab AB

«Le regroupement des commandes suisse et suédoise du Gripen serait bénéfique pour les deux pays»

La concurrence, dans le monde des marchands d’armes, est impitoyable. En ce moment, les constructeurs d’avions de chasse sont très présents sur la scène politique et économique suisse, puisque, tant que le parlement, et sans doute le peuple, n’auront pas donné leur feu vert à l’achat d’un nouvel avion de combat, la partie n’est pas terminée.

Le patron de Saab, Hakan Buskhe, le sait bien et ne vend pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Il a accordé une interview au Temps lors d’une visite en Suisse au sein du tissu industriel. Les contacts pris lui permettront de mieux apprécier le volume et l’orientation technique et géographique des contre-affaires directes et indirectes qui accompagneront le nouvel équipement de l’armée suisse.

Saab, qui réalise un chiffre d’affaires annuel de 23,5 milliards de couronnes suédoises (3,18 milliards de francs) obtenu à 90% dans le domaine militaire, dispose d’une situation financière stable malgré la crise de la dette en Europe. Le groupe suédois fabriquant le Gripen, entièrement séparé de son homonyme automobile en procédure de liquidation, emploie quelque 13 000 personnes. Hakan Buskhe n’envisage aucun programme de restructuration, alors que le secteur est en mutation, à l’image de British Aerospace qui a annoncé, l’automne dernier, la suppression de 3000 emplois.

Le Temps: Le Conseil fédéral a récemment annoncé son intention de reporter de deux ans le plan de livraison de 22 chasseurs Gripen E/F. Quel sera l’impact sur la marche des affaires de Saab?

Hakan Buskhe: Je n’entends pas m’immiscer dans les décisions prises ou attendues en Suisse. Ce type d’évolution du dossier fait partie d’un processus habituel auquel nous sommes parfaitement préparés. Cela dit, ce report me paraît raisonnable. Saab, qui dispose d’une situation financière solide, ne sera pas touché outre mesure par un report de livraison. Nous avons effectué d’importantes améliorations sur le Gripen et sommes en train de procéder à l’élaboration de la deuxième batterie de tests de ce chasseur qui suscite un énorme intérêt. La procédure qui nous permettra de livrer l’avion dans les délais se poursuit donc normalement.

– 3,1 milliards de francs pour 22 avions, c’est votre dernier prix?

– Je ne commente pas ce chiffre débattu dans les médias. Le prix de vente réel de l’avion n’a jamais été communiqué publiquement. Le chiffre que vous avancez est celui délivré par le ministre de la Défense Ueli Maurer concernant l’ensemble du programme d’acquisition, et non le prix net de l’avion.

– Quel est le prix de vente net pour 22 appareils?

– Je ne peux pas dévoiler ce chiffre qui fait partie du secret d’affaires entre le vendeur et l’acheteur. Communiquer ce prix serait, en outre, rendre le meilleur service imaginable à nos concurrents.

– L’idée consiste à grouper les commandes de la Suisse et de la Suède pour obtenir une meilleure offre. Quel est votre avis à ce sujet?

– C’est en fin de compte une décision qui concerne les deux gouvernements. Si je me mets à la place des clients, c’est clair qu’il est possible d’obtenir un meilleur prix en coordonnant les plans d’acquisition. Ce serait bénéfique pour les deux pays car l’économie d’échelle est importante si vous construisez, par exemple, une série de 102 appareils au lieu de 22. La chaîne d’approvisionnement et les structures de maintenance peuvent aussi, dans ce cas de figure, être notablement améliorées.

– Pensez-vous que cette solution commune aboutira?

– Encore une fois, la balle est dans le camp des autorités politiques. Le gouvernement suisse dispose déjà d’une offre solide de Saab, mais si nous pouvons proposer une solution encore meilleure, nous le ferons.

– Vous connaissez bien Ruag, qui a par exemple acquis, en 2008, la division spatiale de Saab. Cette entreprise de la Confédération sera-t-elle la principale bénéficiaire du contrat d’achat du chasseur Gripen?

– Ruag est une société très compétente et performante. Elle fait de l’excellent travail, comme la plupart des entreprises industrielles suisses. Nous avons des relations d’affaires avec eux, et le rapport de confiance est solide. Ruag fait partie des entreprises prises en considération pour établir, dans le cadre du paquet global d’acquisition du système Gripen, des coopérations beaucoup plus étroites avec l’industrie suisse, très diversifiée, qui recèle de grandes compétences technologiques en mécanique de précision et en électronique.

– Ruag étant la plus grande société suisse spécialisée dans le domaine militaire, certains prévoient qu’elle bénéficiera du plus gros des retombées économiques, au détriment de petites entreprises romandes…

– L’affirmation selon laquelle nous privilégierions la Suisse alémanique au détriment de la Suisse romande est absolument sans fondement. Cela ne correspond pas du tout à notre manière de travailler. Il y a énormément de coopérations industrielles possibles, avec Saab, mais également dans le cadre du grand groupe industriel suédois Wallenberg, qui possède la société Investor, principal actionnaire de Saab. J’envisage donc des collaborations industrielles très importantes dans de nombreux cantons et dans toutes les régions de Suisse. Plus de 300 entreprises figurent déjà sur notre liste.

– Comment jugez-vous la situation des affaires dans l’aéronautique?

– Le cycle conjoncturel est encore en croissance dans l’aéronautique civile. Saab, en tant que client de Boeing et Airbus, en profite. D’autre part, la société s’est fortement développée dans l’apport de technologies et de services pour la gestion du trafic aérien de plus en plus congestionné. Les besoins sont donc importants, par exemple aux Etats-Unis, où la croissance du groupe, notamment par acquisitions, a propulsé Saab dans les cinq premières sociétés mondiales du secteur.

– Le domaine des commandes militaires souffre-t-il de la crise de la dette et des restrictions budgétaires?

– Le nombre d’appel d’offres semble stable en ce moment. Les besoins d’avions de chasse dans les cinq à dix ans sont estimés à 6000 appareils dans le monde. C’est un énorme marché qui nous échappe en partie en raison des liens politiques entre les nations et du rôle joué par les superpuissances. La Suède n’a pas de président fort qui peut courir le monde et faciliter la vente de tel ou tel avion produit par l’industrie de son pays.

– Quels sont donc vos atouts?

– Boeing, Dassault ou l’Eurofighter sont nos principaux concurrents, mais acheter Saab c’est choisir la troisième voie, celle d’un pays neutre qui contrôle strictement ses exportations d’armes. Notre offre correspond globalement à celle de nos concurrents, mais à un prix plus abordable et détaché de toute pression politique. Il existe donc un potentiel de croissance, comme le prouve le vif intérêt que suscite, par exemple, le système de défense intégrée associé au Gripen.

– L’an dernier, Saab a souffert du phénomène de report de commandes. N’est-ce pas inquiétant pour l’avenir de la société?

– Il faut relativiser cette tendance. Saab a réalisé, en 2011, les meilleurs résultats de son histoire. Le niveau du bénéfice a atteint un record, et l’apport de liquidités correspondait au deuxième meilleur résultat après celui de 2010. Nous avons bouclé l’exercice avec un apport de liquidités net équivalant à 1 milliard de dollars. La baisse des entrées de commandes s’explique surtout par la crise de la dette en Europe qui pèse lourdement sur l’ensemble de l’industrie de l’armement. Cependant, Saab, présent dans 32 pays, réalise 50% de son chiffre d’affaires hors d’Europe.

– L’Asie est devenue, pour Saab, un marché plus important que l’Europe, Suède exclue. Cette tendance est-elle durable?

– Oui, elle se poursuivra. Nos ventes en Europe, sans la Suède, représentaient habituellement 20% du chiffre d’affaires. C’est tombé à 10% l’an dernier, alors que le chiffre d’affaires en Asie et en Australie a dépassé ce niveau.