Rentrée universitaire. Malaise sur les bourses d'études

Les systèmes d'aide aux études sont disparates et insuffisants. Les cantons s'activent, mais les plaintes s'accumulent.

Ce lundi 15 septembre, ils seront plus de 180000 à rejoindre les salles des universités, des hautes écoles spécialisées (HES) et des EPF. Parmi eux, une proportion non négligeable de jeunes dont la situation matérielle est bancale. A la veille de l'annonce d'une décision des cantons, analyse d'un phénomène paradoxal: en Suisse, personne n'est satisfait du système d'aide aux études, mais rien ne change.

Quelques nuances, d'abord. Au diapason de la richesse générale du pays, les étudiants des hautes écoles helvétiques ne sont pas des miséreux. Dans les universités, on constate une stabilité dans leur situation. Cheffe du service social de l'Université de Neuchâtel, Séverine de Cerjat dit «ne pas observer de dégradation des conditions de vie des étudiants. Il n'y a pas une grande différence par rapport aux périodes précédentes. Je pense plutôt que les jeunes manifestent de plus fortes velléités d'indépendance.» Vice-rectrice aux affaires estudiantines de l'Université de Lausanne, Danielle Chaperon fait le même constat, mais en le modérant aussitôt: «Bien sûr, on ne voit pas le côté immergé de l'iceberg: les étudiants qui ne peuvent pas entamer des études chez nous à cause de la précarité de la famille. Et pour les petits jobs, les étudiants ont joui, jusqu'ici, de la bonne conjoncture.»

Selon une enquête de l'Office fédéral de la statistique (OFS), un quart des pupilles des hautes écoles suisses juge sa situation financière difficile, voire très difficile. L'OFS établit que les dépenses moyennes s'élèvent à 1300 francs pour un jeune vivant chez ses parents, 1900 s'il a un logement, avec peu de différences entre universités et HES.

De fait, certains ont de la peine à rassembler ces moyens. Avec ses programmes d'études plus scolaires même, la réforme dite «de Bologne» complique la vie de ceux qui ont une activité rémunérée à côté des études - près de 70% des étudiants en Suisse, un taux assez haut en comparaison européenne, moindre qu'aux Pays-Bas, mais bien plus élevé qu'en France ou en Italie.

Conséquence parmi d'autres de «Bologne», l'harmonisation des calendriers académiques, avec une pause estivale raccourcie de quatre à cinq semaines, «prive les étudiants des mois de septembre et octobre, qui étaient souvent exclusivement réservés aux petits jobs», indique Gaëtan Nanchen, secrétaire général de la Fédération des associations d'étudiants, à Lausanne.

Dans plusieurs unis, les services sociaux et les associations d'étudiants ont quelques fonds pour dépanner dans les cas les plus critiques. A la FAE par exemple, la très modeste somme de 8000 francs réservée pour ces urgences est dépassée chaque année.

Afin de garantir l'égalité des chances, il y a donc les bourses ou les prêts d'études. Là, la Suisse passe pour radine. L'est-elle vraiment? Les comparaisons de l'OFS font pencher vers le oui. Avec une moyenne générale de 6% de bénéficiaires d'une bourse chez les étudiants vivant en appartement, le pays ne peut être rapproché que de l'Autriche (9%) ou de l'Allemagne (13%). Ils sont un tiers dans ce cas en Finlande, plus de la moitié en Grande-Bretagne (voir le tableau ci-dessous).

Pis, la situation helvétique ne s'arrange pas: il y a un an, l'Institut des hautes études en administration publique établissait que, de 1997 à 2005, les dépenses en aides aux études supérieures ont baissé de 10%, alors que les effectifs bondissaient de 19%. A cela s'ajoute les montagnes russes du fédéralisme, avec 26 systèmes différents, des montants qui peuvent varier du simple au quadruple, une part de boursiers qui va de 1,8% dans un canton à 10% dans un autre.

Et, partout, de «curieuses restrictions», selon Séverine de Cerjat, des seuils difficiles à comprendre, selon lesquels les administrations cantonales jugent que telle famille est assez nantie, telle autre pas assez... A l'heure où l'on clame la mobilité des étudiants, des cantons universitaires refusent de soutenir leurs jeunes allant étudier dans une autre université.

La Conférence des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) tente de mettre un peu d'ordre. Au début de l'été, elle achevait la consultation sur un projet d'accord fixant quelques règles communes: le fait que les ressources tirées des petits jobs ne soient pas déduites des bourses; une durée standard des soutiens, celle des études plus deux semestres; des montants maximaux relevés par rapport à la situation actuelle, jusqu'à 16000 francs par année, et un principe de mobilité élargi, les cantons ne pouvant plus refuser une bourse à un jeune voulant étudier ailleurs.

Le texte a été décortiqué par des ministres cantonaux «qui ont des visions différentes», concède-t-on doucement à la CDIP. Ceux qui n'ont pas d'université, en particulier, ferraillent contre ces propositions.

A l'inverse, mercredi, les associations de jeunes clamaient leur dépit face à un projet jugé insuffisant. Aux côtés de l'Union des étudiants de Suisse, le Conseil des activités de jeunesse et l'USS entrent désormais dans la mêlée, politisant plus fortement le débat. Ces organisations réclament un effort substantiel des pouvoirs publics, y compris en faveur des apprentis, tout en rejetant toute forme de prêts pour financer les études.

Aux Chambres, plusieurs motions sont pendantes, certaines allant jusqu'à demander que la Confédération prenne la question en main, hypothèse évoquée il y a peu par la NZZ. Le Secrétariat d'Etat à l'éducation et la recherche renvoie pour sa part à la démarche de la CDIP.

Dans cette cacophonie, les directions des hautes écoles brillent par leur silence. Président de la Conférence des recteurs, Antonio Loprieno admet que le sujet devra apparaître un jour à l'agenda de cette instance. Mais les responsables d'écoles ne parlent pas d'une seule voix, car certains lient le traitement de la question des bourses d'études à une hausse des taxes d'études. Une idée qui divise les rectorats - déjà pas unanimes - et les présidents des EPF.

La CDIP devrait livrer sa synthèse lundi, jour de rentrée. Esquisse d'une solution? En attendant, certains étudiants se préparent à une nouvelle année de gymkhana, entre la lenteur des démarches administratives et les horaires des petits boulots - et puis, quand même, les cours.

Publicité