Le retour de l’aurochs… 400 ans après

Zoologie Une fondation néerlandaise s’est donné pour objectif de créer un avatar de l’animal mythique disparu en 1627

A force de croiser les bons patrimoines génétiques, elle compte y parvenir d’ici à 2025

Ressusciter une espèce disparue… et pas des moindres: l’aurochs, à la corpulence si forte et aux cornes si redoutables qu’il a fasciné l’homme durant des millénaires avant de disparaître dans la première moitié du XVIIe siècle. Tel est le projet d’une poignée d’écologistes néerlandais regroupés dans la Fondation TaurOs (Stichting Taurus). Lancé il y a quatre ans, soutenu depuis par des universités et des organisations environnementales, le projet TaurOs peut s’enorgueillir désormais de premiers résultats.

Ancêtre des bovins domestiques, l’aurochs a longtemps peuplé une immense aire géographique allant de la Chine à l’Europe, en passant par l’Inde et l’Afrique du Nord. Haut de près de deux mètres, lourd d’environ une tonne, doté de cornes en forme de lyre et de longues jambes fines, il a impressionné tour à tour les hommes préhistoriques, qui l’ont fréquemment représenté sur les parois de leurs grottes (à Lascaux par exemple), les Grecs de l’Antiquité, qui racontaient que Zeus avait pris son apparence pour séduire une princesse phénicienne, et les Romains, qui l’ont adopté comme bête de combat dans leurs arènes. L’espèce, victime d’une chasse excessive, a fini cependant par se raréfier jusqu’à disparaître complètement avec la mort de son dernier représentant dans la forêt de Jaktorow, en Pologne, en 1627.

L’aurochs, pourtant, a continué à hanter les mémoires. Deux directeurs de zoo allemands, les frères Heck, ont tenté de le ressusciter dans les années 1920 et 1930, en croisant des races de bovidés espagnoles et françaises. Sans résultat probant: leur créature est demeurée assez différente du modèle original. Près d’un siècle plus tard, la tentative de la Fondation TaurOs apparaît très différente, dans ses buts comme dans ses moyens. Il n’est plus question pour elle de créer une «survache», comme a pu en rêver le régime nazi, mais d’enrichir la biodiversité et de mieux utiliser les derniers grands espaces sauvages d’Europe. Surtout, de nouveaux instruments promettent de gros gains d’efficacité.

La méthode de base reste classique. Elle consiste à amasser le maximum d’informations sur l’aurochs, puis à rassembler les races bovines qui s’en rapprochent le plus, afin de les croiser et de sélectionner les veaux les plus ressemblants. La principale nouveauté est l’usage de la génétique, qui permet de prendre non seulement en compte l’aspect et le comportement des animaux concernés, mais aussi leurs caractéristiques les plus profondes. «Nous ne parviendrons jamais à obtenir exactement la bête d’origine», reconnaît l’initiateur du projet, Henri Kerkdijk. «Mais nous espérons créer un nouvel animal, le tauros, qui en sera très proche à tous égards, et s’avérera, comme lui, capable de vivre à l’état sauvage.»

Des premiers croisements ont eu lieu – tantôt naturellement, tantôt par insémination artificielle – entre des races primitives d’Espagne, d’Italie et d’Ecosse notamment. Ils ont produit un troupeau d’une cinquantaine d’hybrides qui pâturent dans la région de Keent, aux Pays-Bas. Quelques-uns de ces animaux possèdent déjà une certaine ressemblance avec l’aurochs. Tel un mâle de deux ans et demi, fils d’un taureau de race Pajuna et d’une vache de race Maremmana. Une bête baptisée «Manolo Uno», confie Ronald Goderie, directeur de la fondation, «en l’honneur du dernier cow-boy espagnol vivant».

L’aventure ne fait que commencer, cependant. «Nous comptons arriver près du but après quatre générations», estime Henri Kerkdijk. «Ce qui, à raison de trois ou quatre années par génération, nous amène autour de 2025.» Parallèlement, la fondation s’efforcera d’habituer ces animaux à une vie toujours plus libre dans des espaces toujours plus vastes. Son espoir est que, d’ici une quinzaine d’années, les tauros formeront des troupeaux de dizaines de têtes dans au moins cinq zones protégées du continent. En d’autres mots, qu’ils auront trouvé leur place au sein de la faune sauvage européenne.

«Cela peut marcher», assure Alexandre Reymond, professeur associé au Centre intégratif de génomique de l’Université de Lausanne. «Il est tout à fait envisageable de créer de cette façon un bovidé de type nouveau, assez rustique pour s’adapter à la vie sauvage.»

Et la consanguinité? Les troupeaux ne vont-ils pas en souffrir rapidement? «Le risque existe», répond le scientifique vaudois. «Mais il n’est pas sûr qu’il se concrétisera. Les souris qui ont peuplé l’Australie, il y a quatre millions d’années, descendaient d’un nombre infime de femelles portantes. Et pourtant, elles se sont multipliées sans peine et ont même divergé en plusieurs espèces. Tout dépend du bagage génétique, délétère ou non, des premiers de lignée.»

Il s’agira d’habituer ces animaux à une vie toujours plus libre dans des espaces toujours plus vastes