Le Temps: Commençons par la fin. Imaginons que vos conseils ont été suivis et qu'une politique de l'intercompréhension est en place au sein des instances européennes. En quoi cela transforme-t-il la vie de Michel Durand, fonctionnaire francophone à Bruxelles?

François Grin: Mettons qu'il commence sa journée par la lecture d'un rapport. Si Michel Durand travaille pour la Commission européenne, il y a neuf chances sur dix pour que ledit rapport soit en anglais. Malgré les déclarations d'intention, la prédominance de cette langue s'est en effet imposée dans l'usage. Face au document en anglais, Michel Durand est sous forte pression pour rédiger ses commentaires en anglais.

Dans une Commission européenne qui pratiquerait l'intercompréhension, il reçoit un document en espagnol, en italien, en portugais, ou en français, selon les circonstances. De toute façon, il peut le lire sans problème, car il a appris à développer les clés de décodage qui lui permettent, à partir de sa langue maternelle, de comprendre les langues de la même famille. S'il rencontre néanmoins des difficultés dans sa lecture, il peut faire appel à un service d'assistance linguistique conçu pour lui offrir un appui personnalisé. Et dans un contexte d'intercompréhension, il est considéré comme normal qu'il rédige en français ses commentaires sur ce rapport.

– Combien d'heures de travail lui a coûté cet apprentissage?

– Sur la base des expériences faites à ce jour, par exemple avec la méthode EuRom4, on considère qu'il faut trente à cinquante heures pour accéder à la compétence réceptive d'une langue voisine au sein du groupe des langues romanes. C'est très peu par comparaison au temps nécessaire à maîtriser une langue activement aussi. On estime que pour arriver à un niveau d'anglais qui vous met à peu près à égalité fonctionnelle avec un anglophone, par exemple dans une négociation ou un conflit, il faut au moins dix mille heures.

– L'intercompréhension, dites-vous, permet de «retrouver le plurilinguisme à un coût raisonnable». En limitant les traductions?

– Restons dans l'exemple de la Commission européenne. Si, actuellement, on voulait y prendre au sérieux le principe du plurilinguisme, c'est-à-dire tout traduire dans toutes les langues, on arriverait à un système d'une lourdeur ingérable. Il y a à ce jour 23 langues officielles européennes. Cela suppose 253 paires de langues, soit 506 directions de traduction et d'interprétation. C'est cher, mais là n'est pas le vrai problème: c'est surtout trop compliqué. Avec des interlocuteurs formés à l'intercompréhension, on pourrait fonctionner avec des groupes de langues: un document en espagnol n'aurait plus besoin d'être traduit dans les autres langues latines, mais en plus, il suffirait de le traduire dans l'une des langues de chaque autre groupe. On arrive d'emblée à diviser par deux le nombre des directions de traduction. Mais surtout, on a retrouvé un plurilinguisme vivant, juste et soutenable en mettant sur un pied d'égalité toutes les langues européennes à un coût modeste. Et, au niveau symbolique et politique, on a délivré un message essentiel si l'on veut que la pluralité européenne soit autre chose qu'un discours incantatoire. Car le concept d'intercompréhension devrait concerner tout le monde en Europe et pas seulement les fonctionnaires de Bruxelles.

– Il y a un aveuglement face à l'hégémonie de l'anglais?

– C'est comme une schizophrénie collective. Il y a une banalisation de l'omniprésence de l'anglais qui a un effet de légitimation de cette langue, et les pays européens, par bien des décisions, alimentent ce mouvement. Mais dans le même temps, le discours officiel continue de célébrer les beautés du plurilinguisme. L'anglais est une langue que j'utilise tous les jours avec plaisir et je suis très favorable à son apprentissage. Mais je le considère comme un élément d'une mosaïque, une partie de la solution, et non comme l'alpha et l'oméga pour tous. Et je constate qu'il est difficile de soutenir ce point de vue nuancé sans être rangé dans le camp des francophones aigris…

– Cette évolution vers le tout-anglais n'est ni naturelle ni inévitable, écrivez-vous. N'y a-t-il pas toujours eu des langues plus puissantes que d'autres qui fonctionnaient comme lingua franca?

– Attention à ce que l'on entend par «naturel». Ce qui est compréhensible, c'est qu'un jeune en 2008, à la veille de son voyage interrail, mise exclusivement sur l'anglais en pensant pouvoir se débrouiller partout. L'uniformisation est «naturelle» dans le sens où si on ne fait rien, c'est ce qui arrivera. De même, si on renonce à toute réglementation environnementale, le réchauffement climatique va s'aggraver. Est-ce une raison pour ne rien faire?

– Mais si le mouvement naturel des langues va vers l'uniformisation, comment se fait-il que l'humanité n'ait pas depuis longtemps une langue unique?

– Parce que la tendance à l'unipolarité n'est pas la seule en présence. Entre les forces de l'uniformisation et celles de la diversité, on assiste à un combat incertain, et une nouvelle donne peut apparaître, géopolitique ou technologique par exemple, qui fait basculer la tendance d'un côté ou de l'autre. C'est là que la politique linguistique peut intervenir.

– Finalement, l'intercompréhension, c'est le modèle suisse appliqué à l'Europe: chacun parle sa langue et tout le monde se comprend. Sauf que ça ne marche pas!

– Disons plutôt qu'en Suisse, nous ne visons pas seulement la compréhension d'une autre langue nationale, mais aussi l'expression dans cette langue. Même lorsque celle-ci appartient à un autre groupe linguistique. Il y a là des barrières linguistiques qui peuvent être difficiles à franchir. C'est un bel idéal, mais à moins d'y mettre nettement plus de moyens, il reste un peu élitiste. L'intercompréhension entre langues apparentées est quelque chose de bien plus facile.

– L'intercompréhension est très étudiée entre langues romanes, mais est-on sûr qu'un anglophone peut apprendre en cinquante heures à lire des piles de rapports en allemand?

– Il n'existe pas encore d'équivalent, pour d'autres groupes de langues, d'EuRom4, le projet financé par la Commission européenne pour développer l'intercompréhension entre langues latines. Mais il est tout à fait possible de développer cette approche dans d'autres familles linguistiques, et le travail dans le monde germanique progresse grâce au concept EuroComGerm. Les Scandinaves en savent aussi quelque chose, qui ont développé depuis longtemps une tradition d'intercompréhension entre le danois, le suédois et le norvégien. Cela dit, il y a des asymétries. Toutes les langues d'un même groupe ne sont pas également transparentes entre elles. Le couple allemand-anglais est l'un des plus difficiles. Il semble aussi que l'espagnol soit plus accessible à un Portugais que l'inverse. Et que le français est la moins latine des langues latines, donc moins facilement «devinable» pour les italophones, par exemple, que ne le serait l'espagnol. Il faudra donc un apprentissage plus long dans certains cas.