éditorial

Rêve ou crève

Rédacteur en chef invité du Samedi Culturel, Pajak s’interroge sur le sentiment d’être Suisse aujourd’hui

Editorial

Rêve ou crève

Les Suisses ne se voient ni dans un miroir ni dans l’image que leur renvoient leurs voisins européens. Moi, je vis en France. Je suis Suisse d’adoption. Et je suis troublé par cette difficulté qu’ont les Suisses à se voir et à être vus. C’est un sujet intarissable de plaisanterie ou d’anxiété. Comment faire pour éclaircir ce regard? D’abord, éviter celui des bateleurs, des élus, des démagogues. Ne pas non plus s’aveugler dans celui des professionnels spécialistes du «sociétal», du sémantique, du psychologique.

Peut-être faut-il tenter de faire parler un peu les solitaires – écrivains, cinéastes, dessinateurs. Et, pour commencer, leur demander de se souvenir de cette sensation sourde, non pas d’être Suisses, mais d’être en territoire suisse, en nation, en société, en paysage. Et puis, laisser défiler les images des années 1970, lorsque tout a basculé, lorsque la dernière page de l’insouciance glorieuse de l’après-guerre s’est déchirée. Il y avait un choix à faire: soit une société inédite et folle, éprise d’un humanisme et d’un amour du prochain jusqu’au-boutiste, soit une société réaliste, ne voyant dans le moindre rêve qu’une incitation au cauchemar. C’est cette dernière qui l’a emporté, dans tout l’Occident, et plus loin encore. Les Suisses, de cette réalité réaliste, ont été les artisans, et peut-être l’avant-garde. La contestation des années 1970, avec ses slogans et sa littérature, l’a dévoilé négativement. L’ordre et la propreté helvétiques, c’était l’ennemi. Et, si la propreté est toujours aussi propre, l’ordre établi n’est plus tout à fait le même. Il était paternaliste, il est devenu filial, soft, cool. La majeure partie des Suisses l’ont intériorisé. Désormais, l’ordre vient du dedans. Parce que les Suisses respirent à plein nez le goût des bienfaits terrestres, tout le monde les persifle. Mais personne ne les voit tels qu’ils sont: opiniâtres, angoissés, inventifs.

Il faut aimer le temps qui passe pour mesurer la lente recomposition d’une société, depuis ses balbutiements jusqu’à ses égarements, ses exploits – son aveuglement, aussi. La Suisse a triomphé de ses démons, gauchistes et fascistes. Non sans habileté ni duplicité, elle a appris à maintenir la paix sociale. A présent, elle nage dans le bonheur le plus complet. Elle a tout pour elle: la paix, la sécurité, le confort, le luxe, le sérieux, l’expérience, la vitalité. Désormais, elle prépare le nouvel ordre civique. Profiteuse des dépressions financières, athlète du principe de réalité, elle est seule en Europe à pouvoir dire tout haut et en toute insouciance le désir interdit de toute société: le grand rêve.

C’est probablement la Suisse, parce qu’elle est au comble du matérialisme, qui est la mieux placée pour rêver enfin, et révéler au grand jour le secret enfoui dans les vestiges du Vieux Continent. N’oublions pas que c’est par manque de rêve, et par excès de raisonnement, qu’Athènes a péri. Mais le rêve dont a rêvé la Grèce antique n’est pas mort. Il résonne aujourd’hui comme un avertissement. Et c’est aux Suisses de se dévoiler la face, d’échapper à leur caricature. C’est inéluctable.

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