Il y a quelques années, dans une rue de Notting Hill à Londres, une petite boutique accrochait les regards: une échoppe éclairée comme une navette futuriste. Sur les étagères, ici et là, un livre d'artiste, un poster psychédélique et une histoire du rock. La boutique est désormais fermée; c'était celle du grand marchand de livres rares Simon Finch. Un lieu imaginé et animé avec Sven Becker, aujourd'hui expert chez Christie's à Londres. «Notre idée était de créer un espace qui donnerait à voir des résonances artistiques, celles d'un William Blake sur les poètes visionnaires contemporains par exemple», se souvient-il. Glamour, moderne, pop, l'espace incarnait un nouvel esprit de la bibliophilie. Le contraire du bric-à-brac poussiéreux que l'on associe en général avec la vente d'une édition originale des Mémoires d'outre-tombe. En cinq ans d'existence, le 61a, Ledbury Road a parfaitement rempli sa mission: attirer des «curieux qui ne savaient pas encore qu'ils étaient des collectionneurs, mais qui allaient le découvrir en le devenant». Des photographes, artistes, designers et graphistes à peine trentenaires ont commencé à pousser la porte d'un monde visuel, tactile et cérébral. Le monde des livres rares au parfum nostalgique et aux prix exorbitants. Ce nouveau public n'aurait probablement jamais pénétré dans l'autre antre de Simon Finch. Plein de cartes du monde parcheminées et de recueils en cuir posés sur des lutrins, celui-ci existe toujours à Mayfair, non loin des tailleurs de Savile Row. Mais, à Notting Hill, les livres sous films d'acétate parlaient de concerts disco, de mode et de graffitis. Une culture évidente pour une génération fan de vintage, pas d'histoire.

Une traque de 14 ans

Qu'est-ce qui pousse un collectionneur à s'engager dans cette chasse obsessionnelle, ruineuse et encombrante? Qu'elle porte sur les éditions rares de Francis Scott Fitzgerald, les discours d'Abraham Lincoln, les flyers hip-hop, «une collection est le contraire de l'accumulation, définit Ken Lopez, libraire respecté du Massachusetts et président émérite de l'ABAA (Antiquarian Booksellers Association of America), l'association des antiquaires professionnels du livre aux Etats-Unis. «Il y a quelque chose de mystérieux, de plus grand que le collectionneur, qui cimente les livres entre eux. Même inconsciemment.» David Hosein pourrait en témoigner pendant des heures. La bibliothèque de ce quadra, consultant en stratégie financière à Londres, compte 6000 ouvrages. Tous cueillis un à un avec ferveur, parfois après une traque de quatorze ans, comme pour l'exemplaire avec jaquette («même pas belle!») de You can't win de Jack Black. «Mais la préface par William Burroughs donne tout son sens au Naked Lunch: une pièce indispensable à mon puzzle», explique-t-il. Son corpus est unique: écrits de prisonniers ou de criminels dans l'antichambre de la mort, de bikers hors-la-loi, de sans-abri itinérants, de gitans ou de membres de sociétés secrètes. Cette littérature d'outsiders qui le fascine a encore peu de fans. Mais, comme en témoignent tous les vendeurs de livres, la nouvelle génération des collectionneurs ouvre des champs jusque-là inexplorés en bibliophilie traditionnelle.

Autre acteur du milieu, John McWhinnie règne à New York sur une maison particulière en briques rouges de l'Upper East Side. Sven Becker célèbre la librairie comme la parfaite réincarnation de son échoppe londonienne: les éditions limitées signées par des artistes, l'Index Book d'Andy Warhol côtoient les tee-shirts punk, les vinyls épinglés au mur et les romans de gare des années 50. Erudit au look de jeune premier, John McWhinnie a défrayé la chronique cet été en vendant à l'acteur Johnny Depp les archives du génie gonzo, Hunter S. Thompson. Venu à la bibliophilie par l'art contemporain, il constate tous les jours l'étanchéité des deux univers: les collectionneurs de livres rares ne côtoient pas les adeptes de l'art contemporain. Les premiers sont plus sentimentaux, moins soucieux d'investissement que de coups de cœur et de lubies. Leurs rapports avec leurs quelques «libraires gourous» sont fidèles et amicaux. Les pros de l'art ont tendance à s'entourer de conseillers financiers, à acheter pour revendre et à considérer le livre d'artiste comme un sujet peu sérieux. En revanche, chez la jeunesse dorée ou chez les baby-boomers en quête de signes extérieurs de culture, le livre est un accessoire mode. La dernière vente aux enchères d'ouvrages de photos chez Christie's a fracassé toutes les estimations en avril dernier. Et dans les Hamptons, les gosses déboursent sans sourciller le prix de dix iPod pour les albums de photos japonaises chez Harper's Books. «Beaucoup de livres de très jeunes artistes new-yorkais, comme Roe Eldridge ou Peter Sutherland, aussi», note Harper Levine, grand fournisseur de Richard Prince.

Les 3000 curiosités de Richard Prince

A la croisée des chemins de l'art et des livres, Richard Prince est reconnu comme le père fondateur de la tendance livre chic. L'artiste a fait son entrée en mode la saison dernière, chez Louis Vuitton. Les infirmières sexy de pulp fiction, qui, en peinture chez Christie's, coûtent cinq millions de dollars, ont salué sur le podium aux côtés de Marc Jacobs. A la ville, Richard Prince est un homme discret et iconoclaste. Il a désormais les moyens de concurrencer les institutions pour assouvir sa deuxième passion, la bibliophilie. Sa collection est exceptionnelle et entretient un dialogue sans fin avec son art. Son obsession est la culture populaire américaine, écartelée entre puritanisme et désir de gloire. Trois mille «curiosités» (fanzines, autographes, épreuves, poches, prospectus...) et un nombre incalculable de livres rejouent toute l'histoire beat, hippie et punk dans sa bibliothèque. Au rayon des collectors inestimables, il possède l'exemplaire personnel de Nabokov de Lolita corrigé et annoté, le manuscrit en rouleau de Big Sur de Jack Kerouac, l'exemplaire de On the road de Neal Cassady, le script du Parrain, les lettres de Jimi Hendrix à son père... Chaque acquisition est conservée dans une boîte faite sur mesure par un artisan local. L'ensemble est archivé dans un espace anti-incendie, waterproof, sous surveillance électronique, construit dans une bâtisse de 1820 assignée à la mission, au fond de la petite ville de Rensselaerville, New York, où l'artiste habite. A terme, il envisage de réaliser son catalogue. Trois volumes qui devraient eux-mêmes devenir des incunables, une sorte d'œuvre totale à mi-chemin entre le livre d'artiste et l'inventaire général des curiosités hardcore du XXe siècle.

Bibliophiles décomplexés

Richard Prince a ouvert la voie. Les collectionneurs d'art ont de nouveaux réflexes: «J'ai vendu récemment à un passionné de Roy Lichtenstein un exemplaire de bande dessinée des années 60 qui a inspiré ses peintures», témoigne Tom Congalton, un autre vendeur important. L'artiste a aussi décomplexé les apprentis bibliophiles, en forçant l'intérêt pour la pulp fiction, ces romans de quatre sous célébrés par Quentin Tarantino. Tout en respectant les canons de la bibliophilie (il a «son» Hemingway et «son» Joyce, gages de sérieux), Richard Prince a démantelé les lois canoniques. Le collectionneur, le vrai, celui qui débourse un million de dollars pour un exemplaire de Ulysse signé, achète sans fantaisie: des premières éditions issues du pays d'origine de l'auteur, jaquette en excellente condition, et, si possible, dédicace à un ami auteur culte. Dans ce milieu, le livre de poche n'est acceptable que si c'est la première forme connue du texte, comme pour le Junkie de William Burroughs (5000 euros en bon état). Sur Internet, en revanche, les semi-pros proposent à un public de passionnés les couvertures sexy, mystérieuses et écornées des vieux polars en éditions de poche. Cette bibliophilie démocratique, fun et buissonnière est animée par des personnages hors école, comme Attila Gyenis de Duckwork. Ce fan de Kurt Vonnegut écoule au compte-gouttes sur Amazon ou sur eBay ses 10000 trésors perso, dont le Good Earth de Pearl Buck, le tout premier livre de poche de 1938. Pas assez de place pour conserver ce qui avait commencé comme une bibliothèque d'étudiant...

La contre-culture à Genève

Peu de collectionneurs se posent la question du legs, surtout pas dans les domaines épinglés «rebelles». Exception à la règle, Michael Horowitz, le père de l'actrice Winona Ryder, est à l'origine de l'une des plus importantes collections sur la culture alternative des années 60-70. Grâce à l'intelligence d'un groupe d'amis collectionneurs, il a rassemblé, au crépuscule du Summer of Love, l'ensemble le plus complet sur les drogues hallucinogènes. Ces archives inouïes ont fini par atterrir à Genève, patrie de naissance du LSD, il y a trois ans. Elles sont aujourd'hui le joyau de la Ludlow Library du milliardaire Julio Mario Santo Domingo, «un des plus grands collectionneurs de livres de contre-culture», certifie Sven Becker. La collection - «une vraie caverne d'Ali Baba» - négocierait actuellement son déménagement à Paris, dans une institution. Le cas est rare. Certes, aux Etats-Unis, l'histoire du rock est un thème d'études universitaires reconnu et des fonds entiers sur le hip-hop et le punk attendent les chercheurs à la Cornell University, à Harvard ou à la Fales Library de l'Université de New York. Mais peu de vendeurs de livres rares traditionnels s'aventurent au-delà de la Factory de Warhol. Du moins, pour l'instant. Là encore, tout devrait basculer. En novembre, Christie's a franchi un cap. L'honorable maison a organisé une enchère «rock et punk», bric-à-brac de posters, tee-shirts, dessins, albums rares et guitare de Kurt Cobain. L'institution a fini par comprendre que l'avenir appartient aux nouveaux amoureux de l'histoire, ceux qui refusent de fétichiser le livre plus que tout autre tee-shirt signé. Reste que, pour nombre d'amoureux, sa magie échappe à l'économie de l'ordinaire. Harper Levine, depuis les Hamptons, affiche son optimisme: «Je vends davantage depuis le début de la crise de Wall Street, certifie-t-il.» Le livre, valeur refuge... Au propre et au figuré?