sensations suisses

Roland Jaccard: «Je ne me suis jamais senti suisse, ni quoi que ce soit d’ailleurs»

Roland Jaccard est essayiste, éditeur, ancien chroniqueur au journal Le Monde, né en 1941 à Lausanne

Roland Jaccard, essayiste, éditeur, ancien chroniqueur au journal «Le Monde», né en 1941 à Lausanne

1. Si je me suis senti Suisse? Vaudois? Lausannois? Non, je ne me suis jamais senti Suisse, ni quoi que ce soit d’ailleurs. J’aimais le Cenovis, que l’on ne trouve nulle part ailleurs, l’Ovomaltine, pêcher des poissons du lac que je revendais à l’hôtel Beau-Rivage. Rétrospectivement, je me suis rendu compte que tout ce que je vivais à Lausanne était facile et agréable. On pouvait skier à Verbier, aller à la piscine, écrire dès l’âge de 15 ans dans des journaux, et gagner de l’argent. Il y avait des beach et des wood parties, au cours desquelles on draguait les jolies étrangères qui venaient apprendre le français et les petites Suisses alémaniques qu’on méprisait mais qu’on baisait. Une vie dorée. Je me suis rendu compte par la suite que ce n’était pas partout pareil et que c’était plus intéressant de lutter que de rester dans son cocon. Mieux vaut être le dernier à Paris que le premier à Tolochenaz! La fierté d’être Suisse, je l’ai ressentie vers mes 10 ans, quand les cyclistes Ferdi Kübler et Hugo Koblet devinrent des monstres sacrés: «Même un Suisse peut arriver à quelque chose», me disais-je. D’ailleurs, dans ce petit pays, le nombre de gens extraordinairement talentueux dans tous les domaines est disproportionné. Voyez Frisch et Dürrenmatt. Lausanne était la ville de Benjamin Constant, d’Henri Roorda – ce Cioran lémanique. Mais les Suisses de talent se sont souvent expatriés, comme Cendrars.

2. J’ai quitté le cocon pour Paris à 25 ans pour écrire ma thèse. Mes amis – Michel Thévoz et les autres – étaient progressistes. Moi, non. Je n’ai jamais aimé les sociétés fermées, les ferments de totalitarisme. Quand, dans la Gazette de Lausanne, j’ai écrit que Mao était un criminel et un tyran à l’égal de Staline, je me suis fait casser la figure par de jeunes maoïstes. En fait, je suis un social-démocrate. A Lausanne, j’ai fait partie du Mouvement démocratique des étudiants; je provoquais une certaine crispation en arrivant aux séances dans l’Alfa Romeo blanche de mes parents! Plus sérieusement, quand j’étais à Sciences Po, je me suis engagé pour l’indépendance de l’Algérie, en faveur du FLN, car il y avait beaucoup d’étudiants algériens à Lausanne. Par la suite, Mai 68 m’a fait l’effet d’une petite surprise-partie. Jamais je n’ai senti la Suisse menacée. Une révolution, ce n’est jamais qu’un changement de police. Pourquoi suis-je parti? D’abord, parce que j’étais un ambitieux; et puis, pour m’éloigner d’une histoire d’amour violente; et enfin, parce que ma mère vivait à Lausanne. Fuir sa mère, c’était tout de même très important. Mon destin était d’être un prof à Lausanne, et puis on m’a engagé au Monde, et voilà, je suis resté à Paris.

3. Si la Suisse de 2012 est différente? Je n’en sais rien et je m’en moque. Mon père était un Lausannois franco-suisse, ma mère était viennoise, je suis né à Lausanne par hasard. Comme j’adore les piscines, le ping-pong, les palaces, je reviens volontiers dans cette ville pendant les vacances d’été. J’y ai aussi des amis. Est-ce que ça me touche qu’on critique la Suisse? Non. Les Français détestent la Suisse et les Suisses méprisent les Français. C’est ainsi. Pendant longtemps, j’ai été le petit Suisse, et maintenant je fais partie des meubles… Je trouve scandaleux qu’on brade le secret bancaire, que les pseudo-intellos n’aient pas soutenu l’initiative contre les minarets. Je trouve ridicules les critiques contre l’UDC. Oskar Freysinger est le défenseur le plus libre et le plus naturel des valeurs helvétiques. Les accords bilatéraux sont importants, mais la Suisse a tort en cédant sur tous les points vis-à-vis de l’Europe. Sa force est de ne pas en faire partie. Bref, j’ai parfois honte de la Mère Helvétie. La Suisse est un pays à part, une île, avec ses spécificités qu’on aurait tort de gommer.

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