La manufacture hors norme

Industrie Rolex a inauguré hier une nouvelle usine à Bienne aux dimensions rarement vues dans l’horlogerie suisse

La marque genevoise consolide son royaume et son indépendance

La surface de production est doublée

Assis derrière un écran d’ordinateur, l’opérateur pianote sur le clavier. En quelques clics de souris, ses besoins en composants horlogers du jour sont commandés. A travers un réseau de fibre optique, la demande parvient dans la seconde dans le saint des saints: le nouveau stock automatisé de la manufacture flambant neuve de Rolex à Bienne. Aussitôt, des bras robotisés s’activent dans un silo hautement sécurisé, situé dans les sous-sols de la nouvelle aile, comme dans un ballet high-tech endiablé. Les pinces métalliques se saisissent des composants dans les 14 allées de rayonnage, entouré d’un coffre-fort de béton de 9000 m3. La pré­cision est millimétrique pour prendre avec délicatesse les composants souhaités, parmi les dizaines de millions disponibles, répartis dans 46 000 alvéoles de stockage. Les 14 robots placent ensuite les plateaux chargés de leurs composants sur des convoyeurs de distribution, sorte de tapis roulants. Direction l’une des 22 gares de triage, via le vaste réseau de convoyage. A une vitesse de trois mètres par seconde, il faudra moins de cinq minutes pour que l’opérateur reçoive la commande dans son atelier. Le travail peut se poursuivre ou débuter.

Bienvenue dans une nouvelle ère horlogère, dans un décor digne de la NASA, aux salles blanches proches de la biotechnologie. Cap sur l’optimisation maximale des flux de production. C’est cette ­logique qui a accompagné tout l’agrandissement du site de fabrication de mouvements de montres du géant mondial. Lequel a été officiellement inauguré mardi (lire ci-dessous). «Tous les flux de production ont été entièrement repensés. Avec un gain substantiel de productivité à la clé», se réjouit Marco Avenati, directeur de la manufacture biennoise. Dans quelle ampleur? Mystère. Une réponse en général standard chez la si discrète marque, numéro un mondial du secteur en termes de chiffre d’affaires. Il dira simplement que Bienne a capitalisé sur l’expérience de Rolex Genève lorsque la maison mère a implanté un système similaire sur son site de Plan-les-Ouates il y a quelques années. Dans l’horlogerie, les composants sont normalement gérés par l’homme. Et Marco Avenati d’ajouter: «Tout ce qui a pu être automatisé l’a été. Nous pouvons donc nous consacrer à la ­plus-value qu’apporte la main de l’homme.» Tout en précisant que le site repose avant tout sur un «savoir-faire humain indéniable et irremplaçable et des compétences horlogères hors norme». Tous les mouvements sont ainsi assemblés à la main.

Exceptionnellement, la marque à la couronne a ouvert au Temps une partie de son usine. Tout y est d’ailleurs démesure, loin des standards habituels observés auprès d’autres marques horlogères. Il n’a fallu que trois ans pour bâtir cette usine sise au Champs-de-Boujean à l’entrée est de Bienne et qui permettra de réunir l’ensemble de la production, disséminée sur sept ­sites jusqu’ici, dans la cité seelandaise. D’ici à fin 2013, le déménagement se fera par étapes, pour ne pas arrêter, ne serait-ce qu’une seule seconde, la production. La nouvelle manufacture de 230 000 m3 regroupera l’ensemble des étapes de fabrication des mouvements de montres, le cœur des garde-temps. Tout est fabriqué à l’interne, des vis du balancier – 0,4 millimètre de longueur – aux ponts et platines, en passant par le spiral, pièce cruciale pour la montre, et les ébauches (squelette du mouvement). Tout au long de la visite, on s’aperçoit que le souci du détail et de la qualité est poussé très loin. A l’extrême.

Avec les autres sites adjacents, la surface totale se monte à 400 000 m3, répartis sur quatre étages et trois en sous-sol, sur une superficie de 92 000 m2. Soit l’équivalent de plus de huit terrains de football. Le bâtiment, dans sa longueur, mesure 335 mètres. Son coût? Là aussi, secret d’Etat. Selon nos estimations, il s’agit de quelque 250 millions de francs. Tout au plus sait-on qu’en septembre 2006, pour la somme de 18,5 millions, Rolex a acheté la parcelle à la municipalité de Bienne.

Cette extension n’est pas destinée à démultiplier les effectifs biennois de la marque genevoise indépendante, propriété de la Fondation Wilsdorf. Dans la cité seelandaise, l’entreprise emploie un peu plus de 2000 personnes. Au total et avec sa deuxième marque Tudor, Rolex dispose de plus de 9000 collaborateurs, répartis entre son siège des Acacias, à Plan-Les-Ouates, à Chêne-Bourg et dans les filiales à l’étranger. Le nouvel outil va-t-il doper la production? La question restera sans réponse. Impossible d’ailleurs d’en connaître officiellement le niveau. Il faut passer par les données du Contrôle officiel suisse des chronomètres (COSC) pour en avoir une estimation, vu que la marque y certifie 100% de ses mouvements. L’an dernier, elle en a fait valider 751 285.

En dépit de la récession de 2009, Rolex a maintenu son gigantesque projet biennois. Certes, il a quelque peu été recalibré. «Nous n’avons jamais songé à retarder ce grand chantier, encore moins à le geler. Nous avons mené ces travaux dans un esprit de maîtrise des coûts, avec une vision à long terme», d’après Marco Avenati. A tel point que Rolex est déjà propriétaire de la parcelle voisine. Au besoin, une extension est facilement réalisable sur le terrain libre, à l’est. Les spécialistes, eux, n’ont pas hésité à qualifier le site de manufacture du XXIe siècle, une sorte de nouvelle référence dans l’organisation industrielle. Elle permettra aussi de renforcer encore une indépendance quasi absolue par rapport à l’entier du processus de fabrication. Une autonomie rare dans l’univers horloger. «Rolex ne fait rien comme les autres. C’est le privilège d’une marque d’une telle puissance», constate un horloger neuchâtelois, quelque peu envieux des moyens développés.

Bienvenue dans une nouvelle ère horlogère, dans un décor proche de la NASA, aux salles blanches

Avec les autres sites adjacents, la surface totale se monte à 400 000 m3, répartis sur quatre étages