Rousseau, Nabokov, Dylan & Zep

Ville de musique, de verdure et de souvenirs, le fleuron de la Riviera vaudoise inspire l'auteur de Titeuf. C'est «Zep à Montreux»

En 2001, Bob Dylan, plus paranoïaque que jamais, avait interdit les appareils non seulement dans la salle de concert, mais dans l'ensemble du Palais des Congrès. Le petit prophète enrhumé ne savait pas que l'un de ses plus fervents disciples était dans la salle. Et il n'avait pas prohibé le port du crayon. Ce soir-là, Zep a chopé le Bob, et ses portraits témoignent avec une force supérieure de l'âpreté du moment.

Zep marche sur les traces d'un autre Genevois illustre, Jean-Jacques Rousseau qui situa sa Nouvelle Héloïse à Clarens. Passionné de musique électrique, l'auteur de Titeuf a assidûment fréquenté le Montreux Jazz Festival, croquant joyeusement Prince ou Robert Plant. En 2005, il a signé l'affiche du festival, dite «Le Chant des sirènes» On y voit un souriceau, Miles Mouse, jouer de la trompette, penché sur l'abysse lémanique d'où montent les naïades ondulantes; au-dessus, éclaboussée d'or, la montagne...

Chaque été, Zep revient à Montreux. Pour la musique, pour ce qu'il y a autour aussi. Car il a l'oreille du mélomane, l'œil de l'artiste et une âme enfantine, celle qui pousse à aimer les cygnes et les canards et ceux qui leur lancent du pain, les arbres et les plantes exotiques qui ombragent les quais, les statues des grands hommes (Freddie Mercury, B.B. King, Miles Davis...), les palaces d'antan et les fantômes qu'ils abritent (ô Nabokov, léger comme un papillon), et encore les pentes où s'attardent les dernières fées des légendes, et les pics rocheux, vertigineux, grandioses, qui toisent le panorama.

Quel a été votre premier contact avec la ville de Montreux?

Zep: Montreux était à mi-chemin entre Genève, ou j'habitais et le Valais, ou nous avions un chalet. On la survolait par l'autoroute et il y avait quelque chose de fascinant, de glamour, parce que c'était la ville de la Rose d'Or (on le voyait à la télé), du casino et des stars hippies...

Autrefois, la principale attraction touristique de Montreux était la Fête des Narcisses. Chars fleuris, batailles de pétales, un spectacle magnifique. Pourtant vous dessinez plutôt des guitares. Pourquoi?

Z: Essayez de dessiner des narcisses! Cela dit, un de mes premiers dessins pour l'expo est un champ de narcisses, au dessus des Avants... Mais c'est quand même plus facile de dessiner des guitares. Mappelthorpe a attendu d'être vieux pour photographier des lys, ça va venir...

«Smoke on the Water». Ce morceau vous embrase ou vous laisse froid?

Z: Il y a deux "Smoke on the Water". Il y a le riff que n'importe qui avec une guitare électrique entre les mains jouait approximativement. Cela a écorché les oreilles de trois générations de parents et c'est affreux. Et il y a le titre magistral joué par un Ritchie Blackmore surhumain, en 1972. Machine Head de Deep Purple est un de mes premiers 33 tours et j'étais fasciné de savoir qu'il avait été enregistré à Montreux, que le morceau parlait du lac et d'un Funky Claude qui apparaissait, moustachu, en photo, dans la pochette intérieure.

Entre le bleu du lac qui vire au mauve quand descend le soir, le vert des monts, l'ocre des sommets rocheux que lèche le soleil couchant, les couleurs que l'on trouve à Montreux sont-elles particulières?

Z: Les couleurs sont particulières au bord du lac... Mais à Montreux, si vous montez dans le petit train des Rochers de Naye, alors la couleur du lac elle-même et la réflexion des montagnes dans le lac se transforme à mesure que l'on s'élève. C'est évidemment un défi pour un peintre... Hodler l'a magnifiquement relevé. Cela dit, de toutes ces couleurs montreusiennes, les plus étonnantes étaient celles des chemises de Claude Nobs.

«Clarens, aimable Clarens, berceau du véritable amour! L'air que l'on respire est le tendre souffle de ce dieu lui-même», chantait Byron. Que lui répondez-vous?

Z: Pour avoir souvent fait de la randonnée dans la région, parfois, en plus de son tendre souffle, Dieu m'a balancé des trombes d'eau sur la tête... Mais j'approuve le lyrisme de Byron. Toutefois, cela ne l'autorisait pas à tagger son nom sur les pierres du château de Chillon, comme un beauf.

La statue de Freddie Mercury face au bleu Léman n'est-elle pas trop lascive pour cette petite ville?

Z: C'est ce mélange qui est génial! Le glamour côtoie le protestantisme montagnard. Il y a, sur les quais, un petit chalet ou des dames à chignon distribuent des tracts évangéliques aux rock stars qui passent. J'espère que ça restera longtemps comme ça.

Descendre des Rochers-de-Naye à Montreux, c'est passer des Alpes à la Méditerranée en raccourci. Que vous inspire ce trajet?

Z: J'aime y emmener mes enfants, descendre les escaliers vertigineux pour rejoindre Jaman, faire quelques pas dans la grotte, grimper à la Dent, descendre par la forêt et avoir trop chaud, prendre le funi et promettre une tête dans le lac à l'arrivée... Généralement, je suis seul avec mon enthousiasme dès le milieu de la première étape.

Prince a chanté «Lavaux». Qui voyez-vous pour chanter Montreux?

Z: Jean-Pierre Huser l'a chanté. Il était plus crédible que Prince.

Les châteaux de Caux et Glion font-ils croire aux contes de fées?

Z: Mes grands parents l'appelaient le "réarmement moral"... ça fait moins rêver que Poudlard.

Où et à quelle heure entend-on le mieux l'harmonica de Claude Nobs désormais?

Z: Somewhere... over the rainbow.

Jusqu’au 9 août. Montreux, Janus Gallery. Rens.; 021 963 18 84, www.janusgallery.ch

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