Genève

Russes et Américains ravissent les discussions sur la Syrie

Les représentants des deux puissances se sont entretenus. En laissant derrière la porte une quinzaine d’autres ambassadeurs

Vendredi, à Genève, devait se réunir une «task force» assignée à une tâche impossible: celle de proclamer l’entrée en vigueur effective du cessez-le-feu en Syrie. La date avait été décidée, du bout des lèvres, une semaine auparavant à Munich, par le groupe de parrains internationaux qui s’est constitué pour tenter de résoudre cette guerre. Mais sans crier gare, Russes et Américains ont commis une curieuse infidélité à ce groupe dont ils sont pourtant l’axe central: entre jeudi et vendredi, Russes et Américains ont décidé de passer la nuit ensemble à Genève. En tout bien tout honneur, bien sûr, si tant est que ces deux termes puissent encore avoir la moindre pertinence en lien avec la situation qui règne en Syrie.

De chaque côté, des diplomates mais aussi des militaires, accourus de Moscou et de Washington: après s’être séparés quelques heures la matinée déjà bien entamée (il était passé 9 heures du matin!), ils ont remis ça vendredi dès leur réveil, pratiquement tout le reste de la journée. Mais apparemment, rien n’y a pu. Hier en soirée, on se refusait encore à éteindre les lumières au Palais des Nations, où une bonne quinzaine d’ambassadeurs et leurs équipes attendaient patiemment le résultat des débats privés auxquels ils n’avaient pas été conviés.

Au fil des heures, pourtant, l’incapacité des Russes et des Américains de se mettre d’accord rendait impossible toute perspective d’obtenir un accord plus général sur l’établissement d’un cessez-le-feu, comme le prévoyait le document adopté à Munich. En réalité, c’était bien aux ambassadeurs des 17 membres du «Groupe de soutien à la Syrie» qu’il revenait de se mettre d’accord sur cet «arrêt des hostilités». Mais en décidant de se réunir en aparté – presque au débotté puisque personne n’avait été prévenu de cette réunion impromptue – Russes et Américains ont souhaité prendre les commandes seuls. Histoire de tenter «d’aplanir les différends au préalable», note une source diplomatique.

Un même objectif affiché pour Moscou et Washington, mais des calculs diamétralement opposés. Les diplomates américains ont encore en travers de la gorge l’expérience précédente, qui les avait amenés à convaincre l’opposition syrienne de se rendre à Genève pour y participer à des discussions diplomatiques tandis que les Russes, alliés à Bachar el-Assad et à l’Iran, dévastaient sur le terrain les positions de cette même opposition.

Aujourd’hui, la donne n’a pas changé. Au contraire: la Russie, qui défend une conception très large de «la lutte contre le terrorisme» ne se sent pas liée par ce cessez-le-feu. Ses avions l’ont démontré ces derniers jours en bombardant en Syrie non seulement des quartiers d’habitation civils, mais aussi des hôpitaux.

Une manière de ne pas se laisser piéger à nouveau? La délégation américaine qui faisait face aux Russes se voulait avant tout «technique». En clair: des militaires capables de démonter concrètement un à un les arguments de Moscou.

Mais pour la Russie aussi, ce double jeu pourrait atteindre ses limites. Tandis qu’eux-mêmes acceptaient ce huis clos avec leurs adversaires, les responsables moscovites remettaient très sèchement à sa place Bachar el-Assad. En jeu: des déclarations faites par le président syrien selon lesquelles il comptait bientôt reconquérir l’ensemble du territoire syrien. «Pas si vite», lui ont rétorqué en substance les Russes: des pourparlers sont encore en cours sur l’avenir du pays. Une manière de rappeler au Syrien que c’est bien Moscou, et lui seul, qui mène le jeu.

Au vrai, cette aventure russo-américaine à Genève n’est plus au centre des calculs de Moscou. Tandis que la «task force» internationale continuait d’attendre qu’on l’appelle, l’attention se portait ailleurs. A New York, la Russie déposait en effet en urgence un projet de résolution au Conseil de sécurité de l’ONU afin de faire respecter «la souveraineté de la Syrie». Ce texte cherche en fait à prévenir une possible intervention des troupes de la Turquie mais aussi de l’Arabie saoudite, qui piaffent désormais pour ainsi dire à la frontière syrienne. A leur tour, ces deux pays mettent en avant leur volonté de «lutter contre le terrorisme» en Syrie, de la même manière que la Russie. Bref: ils veulent eux aussi leur place dans le lit des plus grands.

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