La saga urbainede Virginie Despentes

«Vernon Subutex», un feuilleton brutet addictif sur le naufrage des idéauxet des aspirations de la génération rock

Genre: Roman
Qui ? Virginie Despentes
Titre: Vernon Subutex, tome 1
Chez qui ? Grasset, 398 p.

Ils collectionnaient les disques. Leur culture musicale était hyperpointue. Ils se passaient des textes de Lovecraft. Allaient voir parfois des films d’art et d’essai. S’habillaient de noir, le plus souvent aux puces. Ils étaient fauchés. Se retrouvaient dans des sous-sols ou dans des squats pour communier autour de groupes fétiches, punk, rock, new wave, autour de formations éphémères fondées par des potes, calquées sur les succès underground du moment. C’était les années 80. Ils avaient 20 ans, comme Virginie Despentes, alors.

Vernon Subutex dresse, 30 ans plus tard, le bilan – effaré – de leurs parcours. Autant de personnages, autant de naufrages. Les potes des années 80 approchent de la cinquantaine. Ils sont morts, fauchés par des cancers, par les drogues ou par la vie. Pauvres ou désespérés. Parfois les deux. Leurs vies partent en lambeaux, à commencer par celle de Vernon Subutex, ex-disquaire, ancien gourou des platines et des groupes rares, à l’immense culture musicale et à l’élégance discrète des branchés des années 80. «Il avait été disquaire entre vingt et quarante-cinq ans. Dans son domaine, les offres d’emploi étaient plus rares que s’il avait travaillé dans l’extraction du charbon.»

C’est sur ce personnage attachant, prototypique des années 80, que s’ouvre la saga éponyme de Virginie Despentes. La mécanique narrative, très efficace, suit la lente plongée de Vernon Subutex vers la condition de SDF, le renoncement, le vide…

Au début, «Vernon garde une ligne de conduite: il fait le mec qui ne remarque rien de particulier. Il a contemplé les choses s’affaisser au ralenti, puis l’effondrement s’est accéléré. Mais Vernon n’a cédé ni sur l’indifférence, ni sur l’élégance.» Expulsé de son appartement – après le décès par overdose de son dernier mentor et ami, devenu une star, Alex Bleach, le seul de la bande à avoir percé –, Vernon se met en quête de gîtes, de canapés de salon, de lits de camp, voire de lits tout court où s’abriter de la dèche. Peu armé face à l’adversité, il circule de vieux potes en anciennes copines en passant par des rencontres de hasard à travers Paris. Etapes successives qui sont, pour Virginie Despentes, l’occasion d’autant de portraits désenchantés, croqués de son écriture brute et ironique.

Il y a Emilie, une ex de Chevaucher le dragon – leur groupe des années 80 –, aujourd’hui malheureuse comme les pierres, sans amours. Dépressive en sursis. «Elle a fait tout ce que ses parents désiraient qu’elle fasse. Sauf qu’elle n’a pas eu d’enfant, alors le reste, ça compte pas. Aux repas de famille, elle fait tache.» Puis Xavier, «un connard de droite», a toujours pensé Vernon, scénariste raté, qui vit aux crochets de sa femme tout en tentant de donner le change. Puis Sylvie, ancienne groupie déjantée, à la vie désormais «réglée comme une horloge». Brève flambée d’amour entre elle et Vernon, puis tout retombe sous le poids de l’amertume: «Sylvie n’est pas seulement négative comme une pluie fine qui tomberait toute la journée, elle est volontiers menaçante quand on la contrarie.»

Du côté des vieux potes, c’est chou blanc. Vernon a beau éplucher les profils de ses amis sur les réseaux sociaux, aucun sauveur en vue: «Vernon traîne sur son réseau Facebook comme il errerait dans un cimetière, les derniers occupants des lieux sont des zombies furieux qui vocifèrent comme s’ils étaient des cobayes enfermés dans leurs cellules, écorchés vifs et les plaies passées au gros sel.»

Charmant tableau. Et les choses ne sont pas plus faciles du côté des jeunes. Quand ils ne sont pas convertis à l’islam, comme Aïcha – fille d’une ex-star du porno suicidée – qui porte le voile, ils adhèrent à «Génération identitaire» ou parlent un langage opaque comme cette Céleste, fille d’un ancien client de Vernon que l’ex-disquaire tente en vain de draguer: «Elle dit des mots de jeunes, elle les dit sans savoir encore que c’est ridicule. Elle dit «j’avoue», elle dit «swag», elle dit «c’est terrible», et il reconnaît cette imbécillité enthousiaste qu’on met à caser toujours les mêmes expressions dans une phrase.» Céleste est bienveillante, mais sa mansuétude stoppe net quand Vernon lui dit qu’il n’a pas de quoi lui payer un café: «Vernon est resté bloqué au siècle dernier, quand on se donnait encore la peine de prétendre qu’être était plus important qu’avoir. Et il ne s’agissait pas toujours d’une hypocrisie. Il a passé sa vie avec des filles qui se foutaient de savoir qu’il était interdit bancaire.»

Dans le monde du fric qui, lui, continue de tourner à plein sous l’impulsion de ceux qui ont intégré la «règle d’or» du XXIe siècle: «éliminer son prochain», en revanche, on s’active. Il y a Laurent Dopalet, producteur anxieux; Kiko, trader coké dont le cerveau est «un échangeur géant», «comme au centre-ville de Tokyo». Et puis La Hyène, reine des trolls, qui amasse une petite fortune en pourrissant à la demande des personnalités sur Internet.

Virginie Despentes aligne les personnages, inventant un portrait après l’autre, s’offrant parfois toute une galerie d’un coup. C’est cette foule de gens qui déboule dans le roman, qui en fait le charme. Ils ont beau être parfois, mais pas toujours, très caricaturaux, leur profusion, leur diversité fait leur richesse. Si l’écrivain suit l’épopée négative de Vernon et de ceux de sa génération, elle croque aussi des vieux, des jeunes, des riches, des moins riches, des galériens d’occasion ou de profession. A tous, elle porte de l’attention; à tous, elle semble vouer une sorte de tendresse féroce, qui fait que le lecteur s’intéresse, à son tour de près, même aux plus affreux d’entre eux.

«Je pense que je n’aurais pas conçu le livre de la même façon si je ne regardais pas autant de séries», a dit Virginies Despentes dans Télérama. Et de fait, Vernon Subutex est bien un roman en forme de série télévisée, même si, au départ, le processus semble avoir échappé à l’auteure elle-même: «J’ai eu l’impression d’écrire un roman court, et ce n’est qu’en commençant la relecture de ce qui forme aujourd’hui les deux premiers volumes que je me suis rendu compte de l’ampleur que le texte avait prise. J’ai entrepris de le couper, mais mon éditeur a suggéré de le découper plutôt en deux tomes. Les choses sont devenues plus simples, j’ai pu élargir encore le roman en prévoyant une troisième partie.»

L’addiction bizarre que sécrète peu à peu Vernon Subutex est la même que celle qu’induisent les séries. L’intrigue de départ et qui se prolonge – comment Vernon se retrouve à la rue – est tout aussi, accrocheuse et flottante que celle des productions du type HBO, par exemple. Et Vernon est, comme beaucoup de héros de feuilleton, plus qu’un personnage, une sorte de catalyseur, qui permet de multiplier les épisodes dans tous les milieux. Les chapitres, les épisodes originaux se suivent, et bientôt, les saisons: puisque le Vernon Subutex aujourd’hui en librairie n’est que le tome 1 d’une saga qui en comptera trois. Le prochain tome doit sortir fin mars.

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Virginie Despentes

«Vernon Subutex»

«Ce qui fascine ernon, de Xavier à Sylvie en passant par Louis, qui n’ont pas grand-chose en commun, c’est qu’ils ne doutent de rien. Ils voient bien, pourtant, que personne n’est d’accord sur rien»