Les Wallenberg. En Suède, le patronyme parle à tout le monde. Plus encore que les Kamprad (Ikea) ou les Persson (H&M), deux autres familles d’entrepreneurs du cru, au sein desquelles les fils succèdent aux pères comme dans une monarchie, encore que la dynastie suédoise verra bientôt une femme accéder au trône.

Les Wallenberg ont l’avantage de l’antériorité. Les fondements de leur empire industriel et financier remontent à 1856, année de la création d’une banque à Stock­holm. Celle-ci, qui existe encore sous le nom de SEB, n’a plus la même place centrale qu’au commencement. Sont venues s’agglomérer d’autres entreprises, des fleurons de l’industrie suédoise tels Ericsson, Electrolux, Atlas Copco, etc., contrôlés dans des proportions variables (lire ci-contre).

C’est l’étendue de leur portefeuille d’actions qui, avec leurs réseaux tissés à l’étranger, a permis aux Wallenberg de se hisser au rang de dynastie la plus influente de Suède, si ce n’est de Scandinavie. La comparaison avec les Rockefeller ou les Rothschild est évoquée ici ou là, y compris par le Financial Times et le New York Times.

Longtemps, la simple mention de leur nom suscitait dans le royaume envie et respect, mêlés parfois d’une certaine crainte. Les Wallenberg voyageaient de par le monde, maîtrisaient des langues étrangères, tiraient les ficelles depuis leurs propriétés tapies dans l’archipel de Stockholm ou leurs bureaux installés à une encablure du palais royal, à deux du siège du premier ministre.

«Il fut un temps où demander un entretien au chef des Wallenberg, c’était presque comme solliciter une audience auprès du roi», se souvient un vétéran du journalisme économique suédois, Ronald Fagerfjäll.

Puis la contestation de la fin des années 1960 valut à la riche famille, symbole le plus éclatant de l’establishment suédois, quelques noms d’animaux. «Marchands de canassons», entonnait le chanteur Cornelis Vreeswijk. Dans une série de comédies populaires à succès (Jönssonligan), le méchant capitaliste s’appelait Wall-Enberg…

Ces derniers temps, alors que les gouvernements suédois oscillent entre centre gauche et centre droit, les nouveaux visages du pouvoir familial, les cousins Jacob et Marcus (tous deux nés en 1956), font moins l’objet de railleries. Ils sont aussi devenus plus accessibles que leurs prédécesseurs. Ces représentants de la cinquième génération n’en sont pas moins de purs produits d’une classe à part, aux antipodes de l’image souvent véhiculée d’une Suède égalitariste, horizontale.

L’un et l’autre ont peu ou prou suivi le même parcours que leurs prédécesseurs: l’internat huppé de Sigtuna, près de Stockholm, des études universitaires aux Etats-Unis (la Wharton School, Pennsylvanie, pour Jacob; Georgetown, Washington DC, pour son cousin) et un passage dans la marine royale suédoise. L’un et l’autre ont ensuite fait leurs classes dans des filiales du groupe à l’étranger ou au sein d’établissements amis (Deutsche Bank, Citicorp, Citibank, S. G. Warburg).

Défrayer la chronique n’est pas le genre de la maison, dont la devise, il est vrai, est Esse non videri: «être, ne pas être vu». Nulle frasque n’est venue égayer, voire entacher, la réputation de ces deux hommes, ni de leurs proches. Tout juste sait-on qu’ils ont tous deux divorcé et refait leur vie.

«Personne au fil des générations n’a manifesté des tendances de play-boy. Ce qui les caractérise, c’est une sorte d’éthique du travail luthérienne», avance Claes Dahlbäck, l’un des plus proches bras droits de la famille, cité dans Imperiet (L’Empire), livre paru en 1996. Pour son auteur, le journaliste David Bartal, «il y a un élément de fatalisme puritain dans la conviction – partie intégrante de l’héritage transmis – que le nom Wallenberg oblige».

Le patronyme exerce aussi un fort pouvoir d’attraction. Rarement néfaste, à l’image de ces malfrats russes arrêtés en 1993, alors qu’ils s’apprêtaient à enlever l’homme fort de la famille, à l’époque Peter Wallenberg, le père de Jacob. Non, ces Suédois pas comme les autres sont avant tout courtisés, et ils savent en jouer.

Etre invité à la fête qu’ils donnent chaque hiver au Grand, l’un des hôtels les plus courus de Stock­holm (qu’ils possèdent), équivaut à une sorte d’adoubement. S’y croisent, coupe de champagne à la main, patrons, ministres, financiers, lobbyistes et députés.

La Fondation Nobel, elle, ne manque pas de convier les Wallenberg au gala organisé, tous les 10 décembre, en l’honneur des lauréats des fameux prix. Une façon de remercier ces généreux donateurs. Leurs diverses fondations, pivots du système familial, distribuent chaque année 1,5 milliard de couronnes de subventions (215 millions de francs). L’Institut Karolinska, l’université médicale de Stockholm qui décerne le Nobel de médecine, est l’un des grands bénéficiaires. Car l’argent va avant tout à la recherche et au développement (R&D), l’un des mantras familiaux. «Le seul moyen de rester compétitif dans ce monde global est d’innover, encore et toujours», déclarait Marcus Wallenberg en recevant Le Temps en avril. La culture et le sport ne sont pas en reste.

Avec une telle manne, on s’achète bien des loyautés, susurrent des mauvaises langues. On s’assure des relais d’influence bien placés, comme tout patron de grande entreprise, nuancent les plus réalistes. Une stratégie assumée par les intéressés et doublée d’un pragmatisme certain.

Quelle que soit la majorité qui domine au parlement, le dialogue est maintenu, bichonné. «Les Wallenberg ont toujours été doués pour entretenir de bonnes relations avec les gouvernements successifs, sociaux-démocrates y compris, même s’ils préfèrent les partis du camp opposé», pointe Ola Pettersson, l’économiste en chef de la confédération syndicale LO.

Force politique dominante entre les années 1930 et la première moitié des années 2000, le parti à la rose y trouvait aussi son compte. «Il a toujours estimé important de maintenir un tissu industriel fort dans le pays. C’est bon pour l’emploi et les exportations», ajoute le syndicaliste.

C’est ainsi que, en dépit de périodes plus tendues que d’autres, les gouvernements sociaux-démocrates ont ménagé les grands groupes du royaume – en particulier la sphère Wallenberg – grâce à une fiscalité favorable à leur égard.

Olof Palme, icône du parti jusqu’à son assassinat en 1986, était d’ailleurs issu de milieux proches des Wallenberg. Lui et Peter, de 1 an son aîné, firent leurs études dans le même établissement sélect.

Autre manifestation du pragmatisme à la suédoise, ces propos tenus par le chef du syndicat des métallurgistes dans les années 1990: la façon des Wallenberg de gérer leur capital est «respectable», estimait Göran Johnsson. «Dotés d’une vision à long terme, ils ne sont pas en quête de bénéfices empochés à la va-vite.» La famille ne dit pas autre chose… Laquelle puise de temps à autre dans le vivier social-démocrate pour promouvoir ses intérêts. Depuis 2009, l’ancien ministre des Finances Pär Nuder conseille EQT, société de capital-investissement contrôlée par les Wallenberg. Et cet été, un des espoirs du parti d’opposition, Stefan Stern, passe avec armes et bagages chez Investor, la principale société d’investissement familiale.

Pour un peu, les relations entre ce symbole du capitalisme familial et le gouvernement actuel, une coalition de centre droit, passeraient pour plus conflictuelles.

Anders Borg, le ministre conservateur des Finances, n’hésite pas à tancer publiquement les grandes entreprises à propos des rémunérations de leurs chefs. Ou les banques, SEB comprise, qu’il accuse de nourrir une bulle immobilière ou de maltraiter leurs clients. Du patronat fuitent des commentaires parfois acerbes sur le peu de compréhension dont le ministre ferait preuve à son égard.

«C’est un jeu pour la galerie, estime Ola Pettersson. Les Wallenberg savent très bien que le Parti conservateur n’aurait pas gagné les élections [en 2006 et en 2010] s’il ne s’était pas orienté vers le centre. Et le gouvernement paraît plus crédible dans l’opinion quand des grandes entreprises le critiquent de temps à autre.»

Et si ces échanges traduisaient également une érosion de l’influence des Wallenberg? Phénomène tout relatif, certes. Mais à Stockholm, les observateurs de la scène économique s’accordent à dire qu’avec le temps, la célèbre dynastie a perdu le statut unique qui fut pendant longtemps le sien.

Les nombreuses réglementations imposées après la guerre par le gouvernement social-démocrate suédois, notamment dans le domaine financier, ont fini par disparaître. «Sont apparus de nouveaux acteurs qui ont défié» les Wallenberg à Stock­holm, note l’historien Gunnar Wetterberg, auteur d’un livre sur cette famille, qui sortira en août.

D’autres «sphères», comme celle regroupée autour de Handelsbanken, marchent sur leurs plates-bandes. Les investisseurs institutionnels leur demandent des comptes toujours plus précis.

Les Wallenberg semblent s’en accommoder. Un peu de concurrence en Suède n’empêche pas Jacob, par exemple, de siéger au comité de direction du groupe Bilderberg, qui organise de très confidentielles rencontres annuelles entre leaders du monde occidental. C’est aussi le seul non-Américain à avoir intégré le conseil d’administration de Coca-Cola.

Lui et son cousin Marcus préparent désormais certains de leurs enfants – ils en ont respectivement trois et quatre – à leur succéder le jour venu.

«Il fut un temps où demander un entretien au chef des Wallenberg, c’était presque comme solliciter une audience auprès du roi»