La transparence norvégienne passe aussi par les feuilles d’impôts, publiques à un degré inégalé: chaque contribuable peut consulter sur Internet toutes les données fiscales concernant son ancien mari, son député ou un joueur de football (la famille royale n’est pas concernée, n’ayant pas de revenus à proprement parler). Dites «Skattelister» à un Norvégien, et vous verrez immédiatement son regard s’animer. «Cela permet de savoir si on est suffisamment payé, risque Olga, informaticienne d’Askerhus, on peut faire des comparaisons». «Cela oblige à l’honnêteté et c’est bon pour le pays, affirme Per Nolsen, étudiant en sciences politiques à l’Université d’Oslo. Personne ne peut tricher car vous pouvez mentir à une administration, mais pas à vos voisins…»

Rien à cacher

La Norvège est le seul pays au monde où ces chiffres sensibles sont à la disposition générale. La Skattelister est mise à jour tous les ans, et il est possible d’y faire toutes les recherches que l’on souhaite, à l’abri des regards d’autrui, protégé par le secret de son ordinateur. Il suffit d’introduire un nom, une tranche d’âge, un lieu et hop, vous savez combien la personne a déclaré en revenus nets (le chiffre est celui calculé après les déductions légales possibles, qui n’apparaissent pas), sa fortune, et ce qu’elle a payé en impôts. Vous pouvez aussi chercher qui a payé le plus d’impôts dans votre commune, ou dans le pays.

A titre d’exemple, la députée Gunvor Eldegard (lire ci-contre) a déclaré pour 2011 l’équivalent de 104 000 francs de revenus, elle possède une fortune de 220 000 francs, et a payé un impôt de 43 000 francs (soit un taux d’imposition de 41%). A l’autre bout de l’échelle, Olav Thon, le milliardaire fondateur des hôtels du même nom, classé dans les 200 premières fortunes mondiales par Forbes, a gagné la même année 80 millions de couronnes (12 millions de francs), sa fortune est estimée à l’équivalent de 1,5 milliard de francs, et il a payé 22 millions de francs d’impôts. Tout est sur la table. Aux Norvégiens ensuite de juger ces montants; la philosophie sous-jacente étant que chacun doit pouvoir être fier de ce qu’il gagne et n’a donc rien à cacher.

Dans la plupart des pays européens, cette transparence absolue serait considérée comme une rupture caractérisée de la vie privée, voire comme de la «pornographie démagogique» pour reprendre l’expression d’un agent fiscal un peu moqueur. On n’ose imaginer le traumatisme que cette pratique induirait ailleurs. En Norvège, c’est l’inverse qui provoquerait le tollé!

Car la tradition est ancienne: depuis la moitié du XIXe siècle, le registre fiscal des municipalités a toujours été public. Il suffisait de se présenter en personne au bureau de perception pour le consulter. En tant qu’information servicielle, ces données étaient aussi envoyées aux journaux locaux, qui pouvaient en tirer de gros titres, et les publiaient même parfois dans des sortes d’almanachs vendus l’équivalent de quelques francs.

L’arrivée d’Internet a entraîné la généralisation de cette transparence: les informations sont en ligne depuis 2002. Faut-il le préciser? Les sites qui offrent le service (comme le tabloïd VG) connaissent des pics de fréquentation quand les nouvelles listes sont mises en ligne à l’automne… Dès 2003, des restrictions ont été introduites sous le gouvernement conservateur de Kjell ­Magne Bondevik; la consultation était possible seulement durant les trois semaines qui suivaient l’établissement de l’impôt. La coalition de gauche de Jens Stoltenberg a rétabli la permanence de l’accès, depuis peu réservé aux seuls Norvégiens, pour contenir ce qui est devenu un sport national: il faut désormais inscrire son numéro d’identification personnel pour entrer dans le système. Les recherches sont ensuite anonymisées.

Mon voisin, ce percepteur

Les services fiscaux ont aussi mis en place un numéro de téléphone pour les «lanceurs d’alerte» qui voudraient dénoncer des écarts manifestes entre ce qu’ils savent d’une personne et ce qu’ils lisent de sa déclaration. Mouchards ou lanceurs d’alerte, espions ou bons citoyens – toutes les lectures sont possibles…

Que ce soit par volonté de se positionner dans l’échelle sociale, par voyeurisme, par jalousie ou par simple curiosité, pas moins de 13 millions de requêtes ont été lancées en 2011, par 709 000 contribuables, selon le Bureau des statistiques (500 recherches maximum par mois par compte).

Quels sont les effets de cette transparence? Selon le Réseau universitaire de recherche en sciences sociales SSRN, qui a fait des simulations à base égale, les sommes déclarées seraient supérieures de 3% lorsque les contribuables savent que leur consultation est facile et générale. Autrement dit, plus la transparence est grande, et meilleures sont les rentrées fiscales. Mon voisin, plus fort que le percepteur…