Promoteur à succès, le Genevois Abdallah Chatila ne se «trimbalerait pas en Rolls-Royce par les temps qui courent». Directeur et associé du groupe Bon Génie Grieder, Nicolas Brunschwig n’aimerait pas que ses enfants «claquent sans compter en bouteilles de champagne dans les clubs de la ville». Président du FC Sion et promoteur lui aussi, Christian Constantin n’a «pas un comportement de riche». Il voyage en jet privé, oui, mais «juste pour gagner du temps». Président du conseil d’administration de Hublot, Jean-Claude Biver ne confesse qu’un seul goût de luxe, se «réveiller le matin dans un mayen d’alpage et allumer un bon feu de cheminée».

Les quatre font partie du classement annuel des 300 plus riches de Suisse établi par le magazine Bilan. Fortunes estimées en 2012: 200 millions de francs pour Christian Constantin, 100 millions pour Abdallah Chatila, Jean-Claude Biver et la famille Brunschwig. Quoi que l’on pense de ces estimations, ces quatre personnalités sont assises sur de grosses fortunes. Mais font plutôt profil bas. Parce qu’en Suisse, l’ère n’est plus à la richesse ostentatoire.

Avant-hier – c’était en 2010 – l’initiative du Parti socialiste dite «pour des impôts équitables». Rejetée par 58,5% des Suisses, elle demandait un taux d’imposition d’au moins 22% pour les revenus supérieurs à 250 000 francs par an et de 5 pour mille pour les fortunes supérieures à 2 millions. Hier – en mars de cette année – l’initiative Minder. Acceptée par 67,9% des votants, elle prévoit un droit de regard des actionnaires sur la rémunération des dirigeants des sociétés cotées. Demain – au sens propre – l’initiative 1:12, qui vise à limiter le plus haut salaire dans une entreprise à 12 fois le salaire le plus bas. Et après-demain – en 2015 – l’abolition du forfait fiscal ou l’introduction d’un impôt fédéral sur les grosses successions.

Passés ou à venir, ces scrutins illustrent une tendance nouvelle, au pays des banques et des millionnaires: l’ultra-richesse n’a plus la cote. Aujourd’hui, les nantis doivent rendre des comptes, la population n’accepte plus sans broncher les rémunérations mirobolantes de quelques privilégiés, la fortune est regardée de travers. Au cœur d’une Europe en crise, l’heure est à la réduction des inégalités, réelles ou ressenties.

«Il y a un climat de méfiance face à ceux qui gagnent de l’argent, constate Jean-Claude Biver. Particulièrement en Suisse romande, du fait de la proximité avec la France. Si les Français pouvaient voter, non seulement ils accepteraient 1:12, mais ils accepteraient même 1:1! En Suisse, cette mentalité n’existe pas. Le travail et la réussite sont positivement perçus. Mais la Suisse est un îlot, elle subit donc l’influence française. Il y a une tentative de socialisation du pays. Cette initiative 1:12 est une tentative de tester à quel point le populisme fait recette.»

Attablé en jeans et baskets au bar de l’hôtel Mandarin Oriental, à Genève, Abdallah Chatila souscrit: «La problématique sociale est réelle. La crise a poussé à bout les revenus moyens et bas. Aujourd’hui, la situation n’est plus très éloignée de celle qui prévalait avant la Révolution française.» Et de se souvenir d’une discussion récente avec François Pinault (ex-président du groupe Pinault-Printemps-Redoute et troisième fortune française, estimée à plus de 8 milliards d’euros): «Je lui ai demandé comment il se sentait, en tant que riche en France. Il m’a répondu qu’il avait peur! Que la population ne se rend plus compte qu’il bosse 12 ou 14 heures par jour, fait travailler des milliers de gens et prend des risques énormes. Or, ce qui compte, ce n’est pas la fortune, mais bien ce qu’on en fait. Je préférerais qu’on ait un débat sur l’importance du caritatif, plutôt que d’essayer d’empêcher les gens de devenir riches.»

N’en déplaise à Abdallah Chatila, la concentration des revenus et de la fortune alimente désormais aussi le débat public helvétique. Les Suisses s’inventent-ils un problème? Oui et non. «La juste distribution de la richesse est une question subjective, prévient Marius Brülhart, professeur d’économie à la Faculté des hautes études commerciales de l’Université de Lausanne. Tout le monde sait que des inégalités trop importantes peuvent finir par poser des problèmes aux riches eux-mêmes, contraints de se barricader, et qu’à l’inverse, les modèles égalitaires comme la Corée du Nord ou Cuba ne sont pas la panacée non plus. La seule chose que l’on puisse faire de façon objective, c’est décrire la situation.»

Et la situation, la voici, selon une analyse des données individuelles de l’impôt fédéral direct pour l’année 2009: en Suisse, les 1% les plus riches détiennent 11% des quelque 257 milliards de revenus imposés. Cette part est en augmentation «assez marquée» depuis le début du siècle, précise l’universitaire, «mais elle est dans la moyenne européenne, et elle est inférieure à ce qu’on observait au début des années 1970, avant la crise pétrolière, où ces 1% détenaient environ 13% du total des revenus.» La part du gâteau des revenus accaparée par les plus riches est également inférieure à la situation observée aux Etats-Unis, où elle se monte à 18%.

En ce qui concerne la fortune, le tableau est tout autre, poursuit Marius Brülhart. «Elle est très concentrée en Suisse: les 1% les plus riches détiennent 40% de la fortune imposable, largement plus qu’aux Etats-Unis, où ils n’en détiennent que 22%.» Le professeur tempère toutefois cette différence, précisant que les calculs n’incluent pas le 2e pilier: «Si c’était le cas, le chiffre serait inférieur à 40%.»

Mais là encore, la concentration de la fortune ne va pas croissant: en 1912, les 1% les plus riches du pays détenaient 47% de la fortune totale. «Parce qu’à l’époque les impôts et la redistribution fiscale étaient moindres», rappelle l’économiste.

Pour expliquer cette différence notable entre la concentration des revenus et celle de la fortune, Marius Brülhart avance une hypothèse: «Depuis longtemps, la Suisse a été un lieu de refuge pour les grandes fortunes du monde entier. Et la Suisse n’ayant pas connu la guerre, le capital n’a pas été détruit comme il a pu l’être dans d’autres pays.» Pour Marius Brülhart, il n’y aurait donc pas lieu de s’alarmer de la concentration de la fortune, si spectaculaire soit-elle, puisque cette fortune ne reflète pas forcément l’activité économique endogène. «Les initiatives de type 1:12 partent de l’idée que l’argent qu’ont les riches est de l’argent que n’ont pas les pauvres. Dans le cas de la Suisse, c’est très discutable, puisque beaucoup de grandes fortunes sont venues d’ailleurs.»

Marius Brülhart semble aussi partager le sentiment selon lequel le ciblage des très riches par la population suisse – «un phénomène plutôt nouveau» – est influencé par l’étranger. «Au niveau mondial, la concentration des richesses a explosé. Avec des situations où l’argent que gagnent certains n’a plus rien à voir avec leur productivité marginale, ce qui devrait être la norme. Ces abus ont fini par créer un climat de mécontentement en Suisse. Mais c’est un climat en partie importé.»

Pour Nicolas Brunschwig, ce climat est au moins compréhensible à l’égard d’une certaine caste: «L’évolution de la rémunération de certains managers est improductive, anormale et injustifiée.» Il pense bien sûr aux salaires à sept chiffres de quelques grands patrons mercenaires. «Les médias ont énormément parlé d’eux et les gens s’imaginent qu’il en est ainsi dans toutes les entreprises. Cela a créé de la jalousie et de la frustration chez les gens, par contraste. Mais moi qui siège dans une dizaine de conseils d’administration, je peux vous dire que le 1:12 n’est à peu près jamais dépassé. Dans la majorité des entreprises, après impôts, on est plutôt à 1:6.» Sans dévoiler sa propre rémunération, il assure d’ailleurs que l’initiative ne le toucherait probablement pas: «Les quatre associés du groupe et les sept membres de la direction générale ont un salaire fixe et une part variable. Dans les grandes années, on dépasse peut-être 1:12. Mais parfois, on en est très loin.»

S’il admet être riche, Nicolas Brunschwig précise: «Le 95% de notre richesse, c’est la valeur de l’entreprise et de nos biens immobiliers. C’est l’outil de travail. L’entreprise a été fondée en 1891 par mon arrière-grand-père et les quatre générations qui se sont succédé à sa tête n’ont eu qu’une seule préoccupation: sa pérennité. Je ne me sens pas visé par ce climat de défiance à l’égard de la richesse. Je crois, j’espère en tous les cas, que les gens font la différence entre les vrais entrepreneurs et les managers mercenaires.»

Pour l’entrepreneur, gagner beaucoup d’argent relève même de la nécessité industrielle: «En Europe et en Suisse, nous sommes dans des régimes très concurrentiels, avec peu de croissance. Si on veut avoir une chance de succès, il faut être bon et investir sans cesse. Sans profit, pas d’investissement et sans investissement, on est mort.»

Dans son fief de Martigny, Christian Constantin fait une autre analyse: «Bilan dit que je pèse 200 millions? Tant mieux. Moi, je ne me considère pas comme un riche. Un riche, c’est un type qui a hérité et qui n’a pas d’autre mérite que d’être le fils de son père. Moi, je travaille depuis que j’ai 20 ans. J’ai besoin de beaucoup de moyens pour financer mes projets.» Le président du FC Sion est d’ailleurs excédé par les initiatives qui se suivent et se ressemblent: «On est en train de tuer ce qui a fait la force de ce pays! La Suisse n’est pas le pays où on peut faire les plus grosses fortunes, mais c’est celui où le plus grand nombre de petites fortunes peuvent se faire. C’est très différent.»

Si le Valaisan devait reconnaître un mérite à l’initiative 1:12, ce serait celui de s’attaquer «au comportement gênant de ceux qui ont été parachutés à la tête de multinationales»: «Le problème est réel, mais la solution imaginée est excessive et émotionnelle. Mon grand-père était ouvrier, il a créé la section d’Ayer du Parti socialiste. Pourquoi? Parce qu’il voulait défendre les ouvriers qui se tuaient à la tâche. Aujourd’hui, le PS a oublié ces valeurs. Ils partent de l’idée que tout est un dû et que les gens doivent être entretenus. Bilan: on va créer des pauvres. C’est n’importe quoi!»

Riche et décomplexé, Abdallah Chatila ne fait même pas la distinction entre les top managers hors-sol et les entrepreneurs acharnés: «Une rémunération n’est justifiée qu’en fonction de ce que rapporte celui qui la touche. Payer un coursier à vélo 10 000 francs par mois est bien moins justifié que de payer un patron 10 millions, s’il rapporte trois fois ce qu’il gagne! Et je le répète, la seule chose qui compte, c’est ce qu’on fait de cet argent. Moi, je donne 1 million par an, via ma fondation. Mais, plus important que le montant, j’essaie de fédérer d’autres personnes pour qu’elles donnent avec moi. Je compte sur cet effet de levier social. C’est en aidant les gens dans le besoin qu’on résout la problématique sociale, pas en tuant la richesse.»

Et, à ceux qui s’offusquent de l’indécence de certaines fortunes, le Genevois répond qu’il «préfère les types bling-bling qui commandent du champagne, font tourner l’économie et donnent du travail aux gens que certains banquiers privés qui pèsent des milliards mais planquent leur argent et roulent à vélo».

Jean-Claude Biver, qui «remercie le ciel de [lui] avoir donné plus que ce dont [il] aurait pu rêver», promet que ce n’est pas parce qu’il «roule en Mercedes que [sa] manière d’appréhender le monde a changé». Avant qu’elle octroie des privilèges, il martèle que «la fortune donne surtout des obligations. L’obligation de partager, de payer des impôts – des millions en l’occurrence – de soutenir des œuvres. Je dois redonner une partie de ce que j’ai reçu.»

A l’entendre, l’initiative 1:12 aura donc eu la vertu de rappeler aux mieux lotis du pays qu’ils ont une vraie responsabilité sociale. Alors, pourquoi se sont-ils faits si rares pour le réaffirmer publiquement? «Peut-être parce que parfois, parler moins excite moins les gens et donne plus de résultats», sourit Christian Constantin.

«Aujourd’hui, la situation n’est plus très éloignée de celle qui prévalait avant la Révolution française»