La salle de bains n'est plus la pièce humide dans laquelle on fait sa toilette, mais le nouveau boudoir. Depuis quelques années, elle délaisse sa nature purement fonctionnelle pour s'élever au-dessus de la vapeur d'eau. La purification du corps, certes, mais aussi celle de l'esprit. «La salle de bains contemporaine permet de se retirer du monde, de trouver la paix intérieure, explique Andreas Dornbracht, directeur général de la société qui porte son nom, leader en matière d'aménagements sanitaires. Cette pièce devient un lieu de vie qui s'intègre au même titre que les autres dans le logement.» En ne se limitant plus uniquement à la toilette, l'endroit devient lieu de rituels et de découvertes hédonistes. «Ici, l'individu n'est plus considéré comme un utilisateur mais comme un habitant. Des mises en scène combinant eau, vapeur et fragrances permettent d'harmoniser le corps et l'esprit en se plongeant dans des ambiances inspirées de la nature.» A un détail prêt: un tableau de bord électronique qui crée le simulacre et ses simulations, rideau de pluie, brume du matin, lumière du jour et senteurs de fleurs.

Autre changement de paradigme: on n'hésite plus à en faire profiter les amis de passage. «La salle de bains n'a plus le caractère privé qui lui était autrefois attribué, analyse Roman Salzmann, responsable de communication pour le fabricant de carreaux et d'accessoires Villeroy & Boch. Davantage exposée aux regards extérieurs, elle prend l'aspect d'un séjour en s'intégrant dans la chambre à coucher. En caricaturant quelque peu, on peut dire que la salle de bains est devenue le boudoir d'autrefois.» Ce nouveau statut se perçoit également dans le fait qu'à l'équipement de base - toilettes, lavabo et baignoire - viennent s'ajouter meubles de rangement, sièges confortables et éléments décoratifs. La lumière joue aussi un rôle important. «L'éclairage n'est plus réduit à son aspect fonctionnel, il devient à son tour un facteur de bien-être (ndlr: chromothérapie, par exemple)», développe Roman Salzmann.

Comme à l'hôtel

A l'instar d'autres innovations, la révolution des sanitaires s'est fomentée dans les palaces. «On est passé ces dix dernières années de la salle de bains «hygiène» à la salle de bains «soins du corps», explique François Bernard, directeur de Croisements, un bureau de tendances en matière de design basé à Paris. En même temps que la mode des spas se développait dans les hôtels, la salle de bains des particuliers est devenue l'incarnation de la modernité dans la maison.» Et le trend actuel consiste à fondre dans un seul et même espace bain, dressing et chambre, à la manière d'un établissement de haut standing. «Ceci afin de signifier une certaine qualité de vie, un certain luxe, continue le spécialiste. Les salles de bains évoluent également en taille. Les gens y passent toujours plus de temps; nombreuses sont les personnes qui font du stretching ou des mouvements Pilates sous la douche: ces nouvelles habitudes exigent de la place.»

Alors qu'auparavant on choisissait encore entre la douche et la baignoire, aujourd'hui on prend les deux, les bienfaits de l'une et de l'autre étant différents ou vendus comme tels. «Les pommes de douche multiplient les effets: averse d'été, cascade tropicale, massage revigorant ou pulvérisation très fine, énumère Katia Sottile du service marketing de Gétaz Romang, un des principaux distributeurs de matériaux de construction en Suisse romande. Ces effets n'ont pas de vertus particulières mais s'avèrent très agréables.» Certains modèles possèdent en prime une cabine vapeur, un poste radio, un éclairage coloré par LED et même un compartiment étanche et chauffant pour y mettre son peignoir. Les baignoires deviennent des centres de balnéothérapie à domicile en offrant buses, bulles et hydromassages à volonté. «Bain tonifiant ou relaxant, c'est selon l'envie du moment!» ponctue Katia Sottile.

Le mobilier se fait lui aussi plus esthétique. Les lavabos visent l'épure et font usage des plus belles céramiques, les armoires se couvrent de miroirs, un meuble de rangement se fond de manière quasiment invisible sous l'évier, la lunette des W-C se pare d'amortisseurs spéciaux qui assurent un rabat tout en douceur et des dispositifs discrets chassent rapidement les mauvaises odeurs... Devant tant de possibilités, les grands noms du design se précipitent pour prêter leur patte aux baignoires et aux cuvettes, à l'instar de l'espagnol Jaime Hayon qui a imaginé un boudoir humide et fantastique. «Pour la marque Duravit, Starck a démocratisé le luxe dans la salle de bains en proposant un design ergonomique, malin, esthétique et abordable, mentionne François Bernard. Arne Jacobsen s'est également distingué avec sa fameuse robinetterie Vola. L'architecte John Pawson a quant à lui ouvert la voie au spa domestique. A son tour, la marque Boffi, sous la direction artistique de Piero Lissoni, lui a emboîté le pas en créant des éléments sanitaires orientés vers la purification, le ressourcement et la régénération, donnant ainsi au consommateur la possibilité d'assouvir son envie de bien-être thermal à la maison.»

Enfin, de nombreuses innovations ingénieuses rendent les sanitaires toujours plus faciles à entretenir. «Les fournisseurs offrent des traitements de verre avec lesquels le nettoyage est facilité, indique Barbara Meier, la responsable marketing pour le fabricant d'accessoires de bain Bekon-Koralle. L'eau ruisselle instantanément, la formation de calcaire est ralentie.» Des trouvailles similaires ont été faites en ce qui concerne les bords et le fond des cuvettes des W-C, contribuant grandement au bien-être de celui ou de celle qui les nettoie... Et si la salle de bains ne peut pas se targuer d'être la pièce la plus écologique de la maison, de gros efforts sont entrepris pour réduire les dépenses en eau et en énergie. «Des plaques en acrylique coextrudé remplacent la fonte et l'acier utilisés pour les baignoires, ce qui empêche que l'eau ne refroidisse trop vite», explique Katia Sottile de Gétaz Romang. Dans le même souci écologique, des bains à remous se développent selon le mode de fonctionnement des jacuzzis, c'est-à-dire en réinsufflant l'eau en circuit fermé.

Ebène, python ou émeraude?

Parmi les matières qui donnent du style aux salles de bains, le bois connaît un certain succès. «Les essences des années 60, telles que le jatoba, le doucier ou l'olivier, sont très en vogue, de même que celles des années 30, comme le bois de Macassar. Je l'ai utilisé d'ailleurs récemment pour la cuisine et le dressing d'une maison de la banlieue cossue de Genève», indique Pascal Carluy, architecte et directeur de Sofomat, une entreprise genevoise d'agencements de cuisines et de bains. Des matériaux qui nécessitent un certain budget. «Pour réduire la note, on peut opter pour du chêne stratifié qui reproduit les différentes espèces. Ce n'est jamais aussi beau que l'original, mais cela permet de considérablement diminuer les coûts et de préserver certaines espèces exotiques dont l'arrachage est mal réglementé», explique-t-il. La pierre aussi gagne toujours plus de terrain au sein des sanitaires de luxe. «Le marbre et les pierres au veinage très marqué, comme celles utilisées dans les églises byzantines, sont toujours plus demandés», note François Bernard. Le cuir connaît également un certain succès sur les faces des meubles et sur les accessoires, tels que porte-serviettes ou porte-savons. En matière de carreaux, là aussi, le choix est large. On trouve des catelles au relief reptilien, à l'imprimé python, panthère ou zèbre pour des salles de bains sauvages... Les amateurs de clinquant peuvent également choisir Oz Diamond, une robinetterie en or blanc sertie au choix de diamants naturels, de saphirs ou d'émeraudes et présentée en 2008 par Gétaz Romang au salon Habitat-Jardin. Ou encore plébisciter des finitions en feuille d'or ou d'argent, assorties de poignées recouvertes de cristaux Swarovski...

La haute technologie pénètre également dans la salle de bains et pousse à s'attarder toujours plus en ces lieux. Parmi les innovations, le miroir mural avec écran plat LCD intégré risque bien de rendre obsolète le sofa du salon. Si ce produit de niche se destine pour l'heure essentiellement à l'hôtellerie, les professionnels assurent qu'il deviendra un standard chez les particuliers d'ici trois à quatre ans.

Enfin, plusieurs systèmes laissent à penser que certaines pièces humides se prendraient volontiers pour des œuvres d'art. Pour la marque Hansgrohe, Starck a transformé le fond de la douche en écran sur lequel ondulent des silhouettes floues d'hommes et de femmes qui semblent se diluer sous la pluie tombant d'une large pomme encastrée dans le plafond. Et chez Dornbracht, de grands pans en cuivre s'altèrent peu à peu au passage de l'eau et évoquent les sculptures de Richard Serra, mais également le temps qui passe. Comme si ces salles de bains spirituelles proposaient chaque matin un baptême purificateur à l'homme se tenant nu comme au premier jour de sa vie.