correspondance

Samuel Beckett, les premières lettres

Affectueux avec ses amis, ironique, jusqu’au grotesque, avec lui-même: le premier tome de la correspondance de l’écrivain irlandais enchante

Samuel Beckett,

les premières lettres d’un esprit qui doute

Affectueux avec ses amis, ironique avec lui-même: le premier tome de la correspondance de l’écrivain irlandais enchante

Qui ? Samuel Beckett
Titre: Lettres I (1929-1940)
Trad. de l’anglais par André Topia
Chez qui ? Gallimard, 804 p.

En juillet 1936 – il a 30 ans –, Beckett confie à Thomas McGreevy, son meilleur ami, ceci, qu’il écrit avec la plus parfaite sincérité: «J’espère que je ne suis pas trop vieux pour m’y mettre sérieusement [à voler] ni trop stupidement ignorant des machines pour obtenir un diplôme de pilote professionnel. Je n’ai pas envie de passer le reste de ma vie à écrire des livres que personne ne lira. Ce n’est pas comme si j’avais envie de les écrire.» A 30 ans, le jeune homme a publié un essai sur Proust, un recueil de nouvelles (traduit en français par Edith Fournier sous le titre Bande et Sarabande) et quelques poèmes. Après avoir été lecteur d’anglais à l’Ecole normale supérieure à Paris – où il s’est lié avec Joyce –, il est sans travail fixe, passe de Dublin à Londres et de Londres à Dublin à la recherche d’un gagne-pain, hante les musées et les galeries, s’étant passionné pour la peinture à la suite de son amitié pour McGreevy à qui il avait succédé rue d’Ulm. Il fera d’ailleurs un grand tour d’Allemagne en 1936-1937, commentant dans ses lettres ce qu’il voit de peinture et d’architecture avec un savoir tout à fait étonnant. Ecrire reste son ambition, mais il est si plein de doute sur sa capacité à le faire que devenir pilote lui paraît tout aussi probable.

Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est que ce jeune Irlandais de 30 ans s’est engagé depuis longtemps déjà dans une entreprise de démolition intellectuelle et littéraire qui finira par faire de lui le génie que tout le monde connaît aujourd’hui. Sartre disait de Mallarmé que celui-ci était un terroriste, ne visant à rien de moins qu’à souffler le monde, comme on souffle une bougie, pour le remplacer par son idée. Sans partager les formes convenues de l’exquise politesse homicide de Mallarmé, Beckett pourrait être dit faire de même, sauf que chez lui l’intention démoralisatrice est explicite: «Il faut espérer que le temps viendra […] où la meilleure manière d’utiliser le langage sera de le malmener de la façon la plus efficace possible. Puisque nous ne pouvons pas le congédier d’un seul coup, au moins nous voulons ne rien négliger qui puisse contribuer à son discrédit.»

Pourquoi cette attitude négative? On peut répondre, comme on préfère, par amour de la vérité ou par haine du mensonge. Beckett fait partie de ces êtres que leur singularité – comprenons par là: leur manière vraiment singulière, vraiment idiosyncrasique, de percevoir le monde – rend particulièrement sensibles aux faux-semblants de ce que nous autres tenons, avec plus ou moins de mauvaise foi, pour notre manière commune de voir les choses. Lui ne voyait pas comme les autres, ce qui ne le rendait que plus apte à saisir l’illusion d’une vision commune. Cette singularité trouvait peut-être son origine dans le sentiment qu’il avait de son corps. Les lecteurs de Beckett savent tous que les personnages de ses récits ou de ses pièces ont une particularité fréquente, qui est de considérer un peu leur corps comme une casserole malencontreusement attachée à leur esprit. Même jeunes, ils ont une perception somatique de vieillards. Une telle perception, lorsqu’elle cherche à se traduire en mots, ne peut que heurter les idées reçues, surtout lorsque, comme c’est le cas chez lui, elle ne rougit pas de se formuler dans les termes les plus crus. L’autre origine de sa singularité, c’est sans doute une conscience aiguë de la mortalité – la sienne ou celle de ses proches. Peggy Sinclair, son premier amour, meurt de tuberculose en 1933. Moins de deux mois plus tard, c’est au tour de Bill, son propre père – le roc sur lequel il s’était appuyé jusque-là –, emporté à 61 ans. «L’inactivité» apparente du jeune écrivain dans ces années n’est sans doute que la mesure du travail psychique qu’il lui faut faire pour assumer cette singularité qui est la sienne.

Gallimard publie aujourd’hui le premier des quatre gros volumes de lettres parfaitement traduites par André Topia, qui constitueront la correspondance littéraire complète de ce grand génie. Deux cent dix lettres, adressées en majorité à Tom McGreevy, à son agent littéraire George Reavey ainsi qu’à quelques autres amis. Ce qui frappe d’emblée en elles, c’est un contraste. Le contraste entre la cordialité, la chaleur d’affection amicale dont il fait preuve pour son correspondant (masculin ou féminin) et le regard à la fois ironique, désillusionné, voire frisant le grotesque, qu’il porte sur lui-même, qu’il s’agisse de ce qu’il écrit (ou n’écrit pas) ou de son corps (souvent malade). Ce qui frappe aussi, ce qui émerveille, même, c’est l’insolence, c’est l’iconoclasme avec lesquels il ose s’en prendre aux monuments de la culture. A propos de George Eliot: «J’ai lu Le Moulin sur la Floss. C’est au moins supérieur aux pièces historiques de Shakespeare» (p. 310). A propos de Furtwängler, qu’il entend diriger à Londres: «Il a la charmante modestie de se laisser diriger par ses cuivres (qui soufflent comme seuls les buveurs de bière savent le faire), tout en faisant de sa petite main gauche des gestes très osés à l’intention des premiers violons, qui n’y ont fait heureusement pas la moindre attention, et en agitant ses tendres chairs postérieures, comme s’il avait une grosse envie de visiter les lavabos» (p. 264). On pourrait multiplier les exemples, notamment dans la critique qu’il opère des musées et des peintres les plus célèbres. Je laisse aux lecteurs le plaisir de s’en régaler.

Samuel Beckett est par certains aspects l’écrivain le plus important du XXe siècle. Rien de ce qu’il a écrit n’est indifférent, si difficile ou si énigmatique qu’il puisse paraître. Avec lui, la littérature est parvenue à l’une de ses fins. Les lettres rassemblées dans ce volume scandent le début d’un tel parcours. On ne peut les lire qu’avec l’admiration fraternelle qu’elles méritent.

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Samuel Beckett

Lettre à Thomas McGreevy, juillet 1936

« Je n’ai pas envie de passer le reste de ma vie à écrire des livres que personne ne lira»
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