Un moment, pendant des discussions, le secrétaire au Trésor Henry Paulson a fermé les yeux. Trop de nuits de veille depuis une semaine, trop de stress. Autour de la table, les gens se sont levés, effrayés, hésitant à appeler un docteur. Le monde politique de Washington est sur les dents. Paulson n'a pas flanché, c'était une fausse alerte. Mais à l'heure où personne ne sait comment ramener à la raison les représentants républicains, à l'heure où les traders de Wall Street tentent de ne pas céder à la panique, à l'heure où le «leadership» de la plus grande puissance planétaire semble réduit à zéro, tout est devenu possible.

Comment rattraper les républicains qui, à la surprise générale, ont refusé lundi de débloquer les 700 milliards censés ramener sur les rails le système financier américain? Leur rebuffade, au terme de dix jours de drame, a représenté un nouveau séisme dans un paysage politique déjà passablement dévasté. Les équipes de secours s'activent au milieu des décombres. Les idées ne manquent pas pour parer au plus pressé. Faire adopter le plan Paulson d'abord par le Sénat? C'est l'hypothèse la plus probable: à l'inverse de leurs collègues de la Chambre des représentants, les sénateurs ne devront pas, dans leur grande majorité, passer devant la guillotine des électeurs le 4 novembre prochain. Ils devraient donc se montrer plus enclins à passer ce plan auquel s'oppose une majorité des Américains. C'est du moins ce qu'on espère, en tablant sur le fait qu'une adoption du texte par le Sénat accroîtrait d'autant la pression sur les représentants, de l'autre côté de la colline du Capitole.

En l'absence d'une remise à plat fondamentale de tout le projet (une hypothèse exclue a priori: le temps presse trop!), il resterait encore deux possibilités. La première serait d'introduire des dispositions visant à rassurer les républicains, mais au risque de s'aliéner une partie des démocrates. Ou au contraire, il s'agirait de ne chercher que l'accord des démocrates, en truffant le texte de mesures plus «sociales» (comme la protection des Américains endettés). Cette démarche est possible, du moins théoriquement, puisque les démocrates disposent de la majorité à la Chambre. Mais c'en serait fait, au passage, du caractère «bipartisan» que l'on veut donner au plan de sauvetage des banques.

Peu ou prou, tout le monde se voulait hier persuadé qu'une solution serait trouvée d'ici à la fin de la semaine. George Bush a plaidé une nouvelle fois en ce sens, sermonnant ses amis républicains. Le démocrate Barack Obama est allé plus loin, en proposant que le gouvernement fédéral accroisse sa garantie des dépôts bancaires effectués par les particuliers et les petites entreprises: de quoi rassurer, un peu, l'électorat type des conservateurs. Immédiatement, John McCain lui a emboîté le pas, prônant la même mesure: «L'inaction n'est pas une option», a martelé le candidat républicain. En rattrapant mardi la moitié de ses lourdes pertes de la veille, Wall Street semblait partager cette idée.

Mais même si une solution devait, in fine, éclairer un peu la situation, le tableau général reste pour le moins sombre. Dans le désordre: après ce qui restera comme la pire gifle qu'il ait subie, George Bush a confirmé qu'il ne contrôlait plus ses propres partisans. Il en va de même pour les leaders démocrate et républicain. Le fait de lancer un vote d'une pareille importance sans avoir la certitude de l'emporter a été perçu ici comme davantage que de l'inconséquence: une calamité.

Déjà, avant la crise, la Maison-Blanche et le Congrès étaient crédités d'indices de confiance extrêmement bas auprès des Américains. Les récents épisodes n'auront rien fait pour améliorer leur réputation. Et cette méfiance risque de s'étendre dangereusement sur John McCain. Après qu'il a «suspendu» sa campagne pour chercher, disait-il, une solution à la crise, la rébellion de ses propres troupes républicaines le place dans une situation pour le moins inconfortable. D'ores et déjà, l'équipe de Barack Obama a enfoncé le clou: «Nous vivons un moment de crise nationale, et l'inaction du Congrès ainsi que les déclarations hargneuses et contre-productives de McCain sont exactement ce qui écœure les Américains», s'exclamait Bill Burton, un porte-parole du candidat démocrate.

Un peu masquées par l'ampleur du drame entourant le Plan Paulson, les mauvaises nouvelles économiques continuent de s'amonceler: hausse continue du chômage, dégringolade du prix des maisons... Alors que la nation devait montrer un vaste sursaut pour sauver Wall Street et derrière elle «Main Street», comme on appelle ici l'économie réelle axée autour de la rue principale des petites villes, Washington continue de se perdre dans ses calculs politiciens. Seul Barack Obama, disent les sondages, semble tirer pour l'instant son épingle de ce jeu-là.